vendredi 3 octobre 2014

Personne dans la voiture


Il faut l'aider, maintenant. On dit ça aux médecins quand il n'y a plus rien à faire. Il faut l'aider à mourir, tranquillement, sans souffrir, dignement, etc. Il faut la pousser un peu ? Non, il faut juste l'aider… 

Qu'aurais-je pu faire ? D'autre ? De mieux ? En plus ? Ou en moins ? 

Les mots comptent double, dans ces moments-là. Vous prononcez un mot, et, immédiatement, vous vous apercevez que le médecin (ou le vétérinaire) le prend au vol, et, mentalement, appuie sur un bouton. Il faut peser très soigneusement toutes les paroles qu'on va dire ou alors se débrouiller pour être incompréhensible. 

Aider ? Quel mot atroce. La mort n'a pas besoin d'aide. Elle vient toute seule, quand c'est le moment. Oui mais on parle de celui qui va mourir… L'aider à franchir le seuil… Mais s'il ne veut pas, qu'on l'aide, s'il veut qu'on le retienne, là, ici, parmi ceux qui ne vont pas passer le seuil, qui vont se contenter d'être tristes, malheureux ? Puis d'oublier ?

J'ai donné l'ordre, la permission, le signal, de ta mort. Évidemment, on va immédiatement me dire que je ne pouvais rien faire d'autre, que tous les chemins étaient barrés, qu'il valait mieux, etc. Oui, je sais, je connais tout ça par cœur. Ces discours n'ont aucune réalité, ils ne sont que des discours. On tue. On aide à tuer. On permet qu'on tue. Il faut voir les choses en face. 

Il ne faut pas se sentir coupable. Ah bon ? Et pourquoi ne faudrait-il pas ? Se mettre à la place d'un être, décider pour lui, vous trouvez vraiment que ce n'est rien du tout ? Vous aimeriez, vous, qu'on décide à votre place ? Pas moi. Et surtout pas à ce moment-là ! Ne pas (trop) souffrir, oui, très bien, mais rester conscient et maître de soi jusqu'au seuil, ça me paraît le plus important. Tout le savoir d'un médecin, tout l'amour d'un proche, toute la morale du monde, tout cela n'est rien, quand il s'agit de décider quand et comment. La Terreur absolue est qu'on me prive de ça. 

Tu t'es endormie dans mes bras… Mensonge ! Tu ne t'es pas endormie, tu es morte dans mes bras, après avoir reçu la piqure qui t'a tuée. Les chiens ont de la chance, on leur épargne les souffrances beaucoup plus facilement qu'à nous autres humains. Les chiens ont cette malchance terrifiante qu'on décide à leur place. 

Je sais tout ce qu'on va me dire, je sais. Une hémorragie interne, c'est grave. Je n'aurais pas pu te sauver plus de quelques heures, quelques jours peut-être, quelques semaines au mieux, avec une opération, dont je n'avais pas les moyens. Tu souffrais, sans doute. Je sais tout cela. Mais tu ne m'as pas demandé de te donner la piqure terminale. Tu ne m'as pas fait comprendre que tu désirais mourir… Ou bien si ? Et je serais passé à côté ? C'est possible. Il faut donc, de toute évidence, en passer par là. Je veux dire qu'il nous faut, à certains moments de la vie, décider à la place des autres. Pour les enfants, pour les bêtes, pour ceux "qui n'ont plus leur tête"… Il faut l'aider. Je t'ai aidée, je t'ai poussée de l'autre côté. J'étais contre toi, tout mon corps te retenait, et pourtant j'ai dit oui à la vétérinaire, ce samedi matin. 

Il n'y avait plus personne dans la clinique. J'étais arrivé juste à la fermeture, à midi et demie passé. En urgence. J'ai eu de la chance… Les deux jeunes femmes ont été adorables, l'une des deux était très émue. J'apprendrai ensuite qu'elle venait, elle aussi, de "perdre" sa chienne. Je n'ai rien à leur reprocher, rien du tout. Elles ont fait leur métier du mieux qu'elles le pouvaient. 

Je suis arrivé avec toi et je suis reparti seul. J'ai su immédiatement que cette voiture allait me devenir insupportable. Je l'ai laissée longtemps, très longtemps, en l'état, sans la nettoyer. Il y avait encore, il y a deux semaines, tes poils, ton odeur, et le drap sur lequel je t'avais couchée, il était taché de sang. Cette voiture dans laquelle tu te sentais chez toi, dans laquelle tu voulais monter dès que tu comprenais qu'on allait sortir, et parfois tu le savais avant moi… Tous ces kilomètres qu'on a faits, tous les deux… dans cette petite boîte roulante où nous étions protégés, où nous écoutions de la musique. Tu m'as accompagné partout, partout. Tu as même assisté à un concert que j'ai donné, tu étais dans la salle et tu t'es mise à chanter pendant que je jouais du piano… L'amie à qui je t'avais confiée a dû sortir précipitamment de la salle. Nous avions passé une nuit dans la voiture, dans la montagne, tu m'avais tenu chaud alors que j'étais en chemisette… 

Je me rappelle : quand je suis venu te cherche à Aix, alors que j'habitais encore la Haute-Savoie. Pour le trajet de retour, je t'avais d'abord mise dans le coffre (comme mon autre chien). Et puis, au bout de cent kilomètres, j'ai compris que ce n'était pas possible, et tu es venue t'installer avec moi. Et depuis, c'était ta place, sur le siège arrière, tu posais le menton sur le siège du passager et tu observais la route, et je te caressais de la main droite, bien content d'avoir une voiture automatique. Et quelquefois, sur l'autoroute, tu passais sur le siège avant, sur lequel tu te couchais de manière à poser ton museau sur ma cuisse droite, et nous faisions des centaines de kilomètres ainsi, dans une sorte de bonheur parfait, en musique le plus souvent. 

Un soir, à Aix, ne sachant pas quoi faire de toi, alors que j'allais au concert écouter Pierre-Laurent Aymard, je t'avais laissée dans la voiture. Après coup, j'en ai eu des sueurs froides. Et s'il t'était arrivé quelque chose, si des gens mal intentionnés t'avaient fait du mal, s'ils avaient mis le feu à la voiture, par exemple ! J'en ai été malade durant des heures… Toi tu ne t'es pas plainte, tu as toujours eu beaucoup de patience, quand tu étais dans ta voiture. Tu savais que je reviendrai. Tu n'as jamais eu le moindre doute. Autant je pouvais te laisser seule dans la voiture, autant il était impossible de te laisser seule à la maison. La seule fois que je l'ai fait, tu m'as fait comprendre qu'il était hors de question que cela se reproduise. Tu avais uriné sur le lit, fait un trou dans le matelas, et cassé de la vaisselle à la cuisine. Tu as été entendue. 

Quand je dormais chez Raphaële et que tu n'avais pas le droit de monter dans la chambre, je me relevais plusieurs fois dans la nuit pour aller te consoler silencieusement au bas de l'escalier. J'étais malheureux. Sans doute plus que toi. Et je lui en ai énormément voulu de t'avoir fait marcher plus qu'il ne le fallait alors que tu étais déjà malade et fatiguée. Bien sûr que tu étais ravie de la promenade, mais moi je savais que celle-ci te fatiguait, et que tu ne te plaindrais jamais… On reconnaît ceux dont l'ouïe est fine à ce qu'ils entendent ceux qui ne se plaignent pas. 

La voiture est vide, maintenant. Comme la maison. Comme la jardin. Comme moi. Même écouter de la musique m'est pénible, maintenant que je ne peux plus partager ça avec toi. 


Chaque fois qu'on se dit : « Il valait mieux. » il faut se demander : pour qui ? Mais on préfère ne pas se poser la question, car la réponse est : pour soi-même. L'égoïsme des vivants est quelque chose qui me terrifie. Ils veulent continuer à vivre, il n'y a guère que ça qui les intéresse… Ils sont prêts à tout pour ça. Et d'une certaine manière on peut les comprendre, bien sûr. C'est pour cette raison que nous avons été jetés sur Terre. Pour vivre. Peu importe comment. Vivre est tout ce qui compte en définitive. Faire que ça continue. L'amusant est que c'est l'amour qui nous conduit à faire que la vie continue, mais l'amour, dans le même temps, nous éloigne de la vie pour la vie. Tout à coup, à cause de l'amour, on se dit : mais à quoi bon continuer, si elle n'est plus là, avec moi. Pourquoi cette obstination bestiale, stupide, biologique ? L'amour nous conduit à des impasses. Des impasses logiques, ontologiques, existentielles. Nous place à des intersections, à moins qu'elle ne place des intersections à l'intérieur de nous, qui nous brisent. La route est toute droite, et, tout à coup, un sentier part sur le côté… On sait qu'il ne faut pas le prendre, mais tout de même… pourquoi pas ? Est-ce que ça ouvre la vie, l'agrandit, ou bien, au contraire, est-ce que ça la barre, la rétrécit ? Mystère… L'amour est chaque fois pure folie. Dans le "encore" de la vie, l'amour est un "plus" : plus comme le comparatif mais plus également comme l'adverbe. L'amour ajoute, bien entendu, mais il retranche, autant, sinon davantage. Dans le "encore" de la persistance à exister, l'amour est une croix, un croisement, une bifurcation potentielle, un mystère et un hasard qui rend la vie dangereuse et exaltante, féconde et morbide car cernée par la mort et la finitude. On donne la vie tout en donnant la mort, l'un ne va pas sans l'autre. 

Je ne sais pas ce que c'est que de donner la vie mais je sais ce que c'est que de donner la mort. Et, à chaque fois, c'est à ceux que j'aime le plus au monde. Aimer consiste donc à faire le vide autour de soi. C'est un crime parfait. C'est le crime par excellence. Maintenant qu'il n'y a plus personne dans la voiture, je n'ai plus personne à assassiner. 

Je suis arrivé avec toi et je suis reparti seul. Enfin, pas tout à fait, puisque tu étais toujours sur le siège arrière de la voiture, quand je suis reparti pour la maison, mais tu ne respirais plus, tu ne posais plus ton museau sur le siège du passager, tu ne reniflais plus ma nuque au moment où je m'assoyais dans la voiture, tu ne regardais plus la route avec attention et les alentours quand je mettais le clignotant, et je n'osais pas te caresser. Plusieurs fois durant le trajet je me suis retourné. Tu ne bougeais pas mais je ne pouvais pas encore te considérer comme morte. Quand est-ce que tu es morte ? Au moment où j'ai senti ton poids, en te sortant de la voiture ? Au moment où je t'ai allongée sur une chaise longue, dans le jardin, pendant que je creusais le trou ? Au moment où je t'ai mise dans la tombe, avec l'aide de Guy ? Au moment où j'ai jeté de la terre sur toi ? Le soir venu, quand je me suis retrouvé seul, dans le jardin, une fois la tombe close ? Tous les matins, depuis ce 30 novembre, tous les soirs, toutes les après-midi, toutes les nuits, chaque fois que je dois monter dans la voiture, en descendre ? Ou bien aujourd'hui où j'écris ces quelques mots ? Tout cela est irréel, j'en viens à douter de t'avoir vue à la SPA d'Aix-en-Provence en 2004, assise sur une table, si belle et si troublante à la fois, seule en toi-même, fière et discrète, distinguée. Mais à peine ai-je écrit cela que je sens ton corps chaud contre le mien et ta langue sur mon visage. Et j'ai envie de te rejoindre, au plus vite, dans le néant de la contre-vie. Et je veux que personne ne m'aide, surtout ! Je trouverai le chemin.