dimanche 30 novembre 2014

Première ligne



« Un homme ne laisse pas plus de traces dans une femme qu'un oiseau dans le ciel. »

Cette après-midi là, Edith nous avait invités chez elle, au château. Elle nous fait visiter, on passe par sa chambre. Là, sur la commode, bien repassées, un pile de petites culottes de coton blanc. Je les ai laissés continuer et j'ai plongé mon nez dans les culottes. 

Martine, sous la pluie. Elle pleure. Jacques fume une gitane.

Dans les cafés de cette époque-là, les téléphones étaient toujours près des toilettes. 

Le bruit, les bruits des vieux trains, les compartiments à huit place, avec les photographies noir et blanc de paysages, au-dessus des dossiers en Skaï. Le voyage vers la ville, dans « Mes petites amoureuses », de Jean Eustache. Les billets de train roses cartonnés, à peine plus grands qu'un timbre-poste, qu'on réutilisait plusieurs fois en les découpant dans l'épaisseur, et qui ressemblaient comme deux gouttes d'eau aux tickets de quai. 

Les chemises blanches en Tergal. 

Les hommes et les femmes, en ce temps-là. On se croisait, on se rencontrait parfois, on s'épiait, mais on était deux espèces différentes.

Les bals, l'organiste et son Hammond B3. Il m'expliquait des plans.

Edith et moi, j'étais secrètement amoureux d'elle, nous avions rencontré Georges Bachelard, le titulaire de l'orgue de Sainte-Agathe, qui nous avait tenu la jambe un quart d'heure, juste devant la pharmacie : « Vous allez baller ? Oui, mademoiselle, baller est un vieux verbe français. Il est très dommage qu'on ne l'emploie plus. » Sa voix flûtée, sa canne, ses sourcils blancs en bataille et sa démarche d'aristocrate homosexuel. Il était venu assister à une répétition de mon groupe de free-jazz, un jour, et avait dit à ma mère, quelques jours plus tard : « Votre fils, Madame, tire des sons magiques de son piano électrique ! Des sons magiques ! » Ma mère était au bord de l'évanouissement tellement elle riait. 

À la piscine, toujours avec Edith, et Serge. Elle nous parlait de son enfance au Japon, nous expliquait que là-bas, les filles avaient de petits "nénés". Moi, rien ne m'excitait plus que d'entendre une fille prononcer le mot "sein". 

Marie-Thérèse, un jour, on avait failli la violer. C'était à la rivière, avec Paul. Elle était en train de bronzer, seule, en bikini, un peu plus loin, en hauteur, je me souviens. Paul était nerveux. Si ça continue, je vais la violer, qu'il me dit. Et je vois qu'il bande. Il était vraiment prêt à le faire, c'était plus fort que lui. J'ai refusé d'y aller, à la dernière minute, et du coup il a renoncé. On n'en a plus jamais parlé…

Avec Edith, on s'écrivait. Elle habitait à Meudon, à ce moment-là, rue Albert de Mun, je me souviens encore de l'adresse. J'étais son meilleur ami. Elle s'épilait les jambes. Elle disait : « Quand tu viendras à Paname. » Je n'employais jamais cette expression, et je ne savais pas qui était Albert de Mun. Elle avait de petits seins et de très jolies jambes, une jolie voix, qui nous paraissait très distinguée, mais elle savait aussi prendre un ton un peu canaille. N'aimait pas mes amis gauchistes. Elle avait un frère débile. Enfin, attardé, quoi. On ne le voyait jamais. Son père était amiral. 

En 1968, je m'étais battu, dans la cour de l'école, pour défendre Edith. Le directeur nous a convoqués, les deux garçons, dans son bureau : je me rappellerai toujours son air méprisant. Il nous a donné comme punition une composition française sur le thème : « L'homme est un loup pour l'homme. » J'ai eu honte pour lui.

Mon père a dit à ma mère : « Il faut que ce petit s'endurcisse un peu. » Et il m'a inscrit au rugby. Au rugby ! Je faisais du tennis mais ça c'était un sport de pédé. C'est drôle, parce qu'au tennis on partageait les vestiaires avec des filles, alors qu'au rugby c'était avec des mecs. Je n'y comprenais rien. Le premier tournoi auquel j'ai participé devait se dérouler à une cinquantaine de kilomètres de chez moi. J'entre sur le terrain, et là, une honte formidable m'envahit. Ma mère m'a donné pour le match un magnifique short prince-de-Galles, et je n'ai pas de chaussures à crampons. Je dois rester environ trente secondes sur le terrain, et boum ! Un choc terrible, je suis à moitié assommé. L'entraîneur me hèle depuis le bord du terrain : « Eh, toi, avec le short à sa maman, tu sors ! » Deuxième sortie. Là je fais une comédie atroce à mes parents, jusqu'à ce qu'ils comprennent qu'il en va de ma dignité d'homme. J'ai enfin un short et des chaussures idoines. L'autocar nous attend sur la place d'Armes. Je prends mon vélo, à huit heures du matin, et je pédale comme un malade, tout fier de mes chaussures neuves attachées au guidon par les lacets. À cinq cents mètres de la maison, une des chaussures se prend dans les rayons du vélo, et je passe par-dessus bord, faisant un joli vol plané sur le bitume. Dans les pommes encore une fois, je ne me souviens de rien. Fin du rugby. Un dieu veillait sur moi.

L'odeur des culottes d'Edith, je ne l'ai jamais oubliée. Une autre fille dont j'étais amoureux, c'était Evelyne. Avec Catherine, c'étaient les deux grandes de la classe, qui avaient déjà des seins, surtout Evelyne. Un jour, on va chez Evelyne, et là je découvre qu'elle a une jeune sœur, tout aussi jolie, et peut-être même plus. Rentré chez moi, le soir venu, je retourne ma chambre, je fouille les placards, les tiroirs, les armoires, je déballe le toutim, et je finis par retrouver l'odeur (sur un loup) que j'avais sentie dans la chambre de la cadette. 

Au Kléber, au sous-sol, les téléphones et les chiottes, au même endroit, avec les mêmes odeurs. 

Ce matin-là, pour faire comme à Paris, nous étions encore dans la rue devant le lycée quand la cloche a fini de sonner. Le directeur est arrivé (le même que celui de l'homme qui est un loup pour l'homme), furieux, et en s'adressant plus particulièrement à moi, nous a lancé : « Alors, qu'est-ce que vous faites, vous entrez ou vous restez dehors, il faut choisir ! » Nous sommes restés dehors. Ce n'était rien du tout, mais c'était énorme. Quelques années plus tard, j'ai fait la même chose le matin du Bac. Toute la tonalité d'une vie…

Les odeurs d'une femme (ou l'odeur des femmes ?), une vie à courir après la chose la plus évanescente qui soit… Ni la voix, ni le corps, ni les gestes, ni l'amour, n'ont eu cette puissance à la fois souveraine et dictatoriale. Il y a une douzaine d'années, je suis tombé amoureux, sans doute pour la dernière fois de ma vie. J'écoute la sonate Le Printemps, de Beethoven, par Anne-Sophie Mutter et Lambert Orkis, au Théâtre des Champs-Élysées. C'est typiquement le genre de choses qu'il ne faut jamais dire, mais j'aimerais connaître l'odeur intime de Mutter… Comme j'aurais aimé connaître celle de Martine.

J'aurais été capable d'avouer beaucoup de choses, mais pas ça. Si une femme que j'aimais se mettait à pleurer, j'avais une érection. Je me rappelle encore la honte qui m'a saisi quand je m'en suis aperçu pour la première fois. Si vieillir ne servait qu'à dépasser ce genre de hontes, ce serait déjà une bénédiction de vieillir. Ce n'était pas du sadisme, ou, en tout cas, pas du pur sadisme, pas du sadisme pur. Qu'il soit entré une certaine dose de sadisme dans l'état qui était le mien alors, je veux bien l'admettre, mais je crois plutôt que j'avais le cœur trop plein, l'expression féminine et fluidique provoquant par mimétisme une vidange de mon cœur vers un organe plus directement concerné par l'affect.

« Un sage était autrefois un philosophe, un poète, un musicien. Ces talents ont dégénéré en se séparant. »

Comme autrefois j'ai eu honte pour ce directeur d'école qui nous avait donné cette punition, j'ai honte pour ceux qui aujourd'hui se demandent si Jeff Koons est un artiste génial, intéressant, ou seulement un trader intelligent qui sait comment fonctionne le marché. Les pour, les contres, tous me font honte, à moins que j'aie honte d'appartenir à la même humanité qu'eux.

La manière dont ma mère nous a habillés… Le short prince-de-Galles pour jouer au rugby n'est qu'un des nombreux exemples de ce qu'il m'a fallu endurer dans ma jeunesse. Il y avait aussi les slips en laine, tricotés par ses soins, et Dieu sait que ma pauvre mère n'a jamais été très douée pour le tricot. Ce n'était pas de la laine fine, douce comme du coton, non, c'était de la grosse laine blanche un peu écrue qui se détendait très rapidement au fil des lavages. Et pas moyen de prétendre que ces slips ne nous appartenaient pas puisqu'elle avait pris soin d'y coudre une étiquette blanche sur laquelle était inscrit notre nom et prénom, en rouge. Ces machins grattaient épouvantablement, mais nous finissions tout de même par les oublier à peu près… sauf à l'occasion des visites médicales, véritables cauchemars pour moi et mes frères. J'ai beau retourner le problème dans tous les sens, je ne vois aucune bonne raison à ces slips de laine. Nous étions plutôt à l'aise, et mes parents avaient de quoi acheter des vêtements normaux. Pourquoi fallait-il que je porte les costumes de mes cousins corses ? C'était des costumes très chics, de très bonnes maisons, mille fois plus élégants et d'une qualité bien supérieure à ceux de mes amis, mais justement, comme j'aurais aimé porté les mêmes vêtements qu'eux, ordinaires, normaux ! Et puis, surtout, pourquoi cette humiliation : porter les vêtements d'un autre, des pantalons, des chemises, des vestes qui n'étaient pas neuves, que nous n'avions pas été acheter ensemble le jeudi ?

Martine était amoureuse de Philippe, un type qui venait de Nice, très beau, très intelligent, et beaucoup plus cultivé que nous. Il avait braqué une banque avec un pistolet factice, avait fait un peu de prison, et bénéficiait auprès de nous d'une séduction et d'une autorité que nul ne contestait.

Schoenberg n'aimait pas expliquer la manière dont il utilisait les séries. Quand on lui posait la question, il éludait en répondant que c'était comme le mille-pattes. Si celui-ci se demande quelle patte il doit bouger en premier, il reste figé sur place et c'en est fini du mille-pattes.

Edith attirait toujours les grands costauds un peu ploucs. Et elle était également attirée par eux, elle qui était toute finesse, distinction, élégance et classe. Quand elle avait besoin de parler, c'est avec moi qu'elle le faisait. Et moi, ce qui m'intéressait, c'était ses longues jambes, ses petits seins, et tout ce que ses petites culottes de coton blanc mettaient en évidence, lettre volée, sur la commode de sa chambre.

L'Extase, voilà le but.

« L'anarchiste est celui qui a un tel besoin d’ordre qu’il n’en admet aucune parodie. » Ce sont toujours des bourgeois qui choquent la bourgeoisie. Philippe était un bourgeois, Martine, une fille de prolos.

Le style c'est la vraie provocation. Chez les femmes aussi. Une chose curieuse : Je reconnais les femmes que j'aime vraiment à ce quelque chose qu'elles ont en commun, une scène où elles se sont ridiculisées, et même déconsidérées, à mes yeux. Toujours. Il y a eu ce moment ! Et je n'en parle à personne, bien sûr… Ni à elles ni aux autres. La vêture, les manières, une scène dans un lieu public, une démarche, une manière de manger, un geste dans l'amour… C'est là. C'est impossible à contourner. La morsure d'un animal inconnu qui s'interpose entre elles et moi.

Martine était une fille extrêmement vivante, toujours et perpétuellement en vie, sous des dehors lymphatiques. Elle avait l'air molle, elle était molle, arrondie, avec une chair lisse, tendre, elle avait l'air un peu idiot des êtres supérieurement intelligents. Tout le monde la trouvait étrange, laide, ingrate. On la méprisait un peu, elle vivait seule avec sa mère, dans un endroit pas réellement mal famé mais un peu déconsidéré. Elle parlait peu, restait en retrait, marchait avec les épaules voûtées. Elle paraissait ensommeillée quand je la voyais marcher devant moi, avec son cartable sur le dos, tortue maussade. Mais elle avait conscience du vide qu'elle suscitait autour d'elle, et ce vide exposait son âme à une lumière inconnue de nous. Ces êtres là se transforment sans crier gare, un beau jour. Ce n'est pas qu'ils se transforment, d'ailleurs, c'est que soudain ils se manifestent, et que le dedans passe au dehors, qu'ils retournent leur peau, en un claquement de doigts. Tout ce qu'elle avait de terne, de gauche, de flou, se décalant, laissa apparaître un animal implacable et incandescent. En une petite année elle devint une sorte d'égérie dont la fulgurance inventa un monde neuf et brûlant dans la petite bande que je fréquentais. Un matin, dans le bistro près du lycée, elle se glissa sous la table, pour se changer. Elle portait un pull-over noir près du corps, le retira, et se retrouva en soutien-gorge. J'étais fasciné. Elle me demanda de ne pas regarder mais c'était trop tard, j'étais saisi par quelque chose que je ne comprenais pas. La qualité de cette peau, à la fois élastique, soyeuse et tenue, ferme dans sa langueur mélodique, c'était quelque chose d'absolument merveilleux. Il y avait dans cette peau un sommeil actif, un miroir profond et vertigineux, qui me stupéfia. Je me demande tout à coup si ce que j'aime vraiment dans les êtres n'est pas en définitive l'immobilité parfaite de la mort qui vient par endroits à la surface, qui laisse des traces parmi les agitations, les animations ridicules et bruyantes qu'ils confondent avec le charme de la vie.

« Appuyez sur le bouton ! » Elles savaient immédiatement qu'il s'agissait d'un provincial arrivé à Paris, quand elles n'entendaient rien, et devaient expliquer au muet connecté la marche à suivre pour appeler depuis une cabine téléphonique. Mettre un jeton, puis appuyer sur le bouton… N'était-ce pas exactement la même chose avec les femmes ? On en a mis, du temps, pour comprendre comment ça marche ! Les femmes et les cabines téléphoniques, au sous-sol des cafés, près des toilettes… À peine descendu du train, gare de Lyon, on se précipitait dans une cabine téléphonique, pour les appeler, ces déesses qui allaient nous expliquer comment parler dans le temps à travers un corps. Où mettre le jeton, sur quel bouton appuyer, il faudrait des années et des années pour retrouver les petites culottes d'Edith, pour avoir le droit de mettre le nez dedans, sans se cacher. Les bruits des trains anciens, les bruits des femmes, l'extase du temps chantant déplié entre leurs jambes, la cabine aux voix retrouvées de l'autre côté de la peau, les gares, les attentes, les ruptures, les cris, les larmes, les cigarettes, au sous-sol du paradis, comme tout cela était à la fois simple et complexe, donné et caché, mystérieux et limpide, enroulé dans le style, inclus dans l'odeur, les odeurs…

J'ai rêvé de Paul, cette nuit. Il partait à la guerre. Debout parmi ses camarades de combat, en hauteur, il nous faisait avec ses deux mains aux pouces dressés un signe qui signifie dans toutes les langues : Tout va bien, on est prêts ! Ça ne plaisantait pas.

Frank était venu me voir à la maison pour me demander "comment on fait". Comment on fait ? Démerde-toi, mon vieux ! Improvise ! Il trouvait ça "un peu dégueulasse", lui. Ah bon ? L'amour, c'est sale ? Eh oui, l'amour, la merde, les odeurs, les humeurs… c'était juste avant qu'on invente les hygiaphones et les codes aux portes des immeubles, juste avant qu'on s'enferme à double-tour, chez soi, juste avant les écrans, juste avant le sida. Juste avant SOS Racisme.

J'ai revu Edith, quelques années après, un jour, dans la ville de notre enfance. J'étais très fier qu'elle me voie avec ma petite amie du moment, qui avait dix ans de plus que moi. « Tu es avec elle ? » qu'elle me fait. Oui, oui, tu vois, j'ai bien changé, hein. Dès qu'on m'a révélé le pot-au-rose, j'ai mis les bouchées doubles, j'avais un handicap à rattraper. Et Martine ? Et Christine ? Je ne sais pas. Perdues de vue. Excuse-moi, faut que j'achète des pilules, j'ai une répétition tout à l'heure.

Tous nous nous inscrivions sur une pédale (au sens musical du terme), un ronron moral, une rumeur sociale, l'indignation obligatoire et automatique, qui était (qui est encore) la trame nerveuse de ces années-là. D'abord pour l'épouser complètement, puis, très vite, pour en divorcer radicalement, étouffés par ces bras trop maternels. Après la sexualité, après le gauchisme, après le free-jazz, ce fut une raison d'espérer encore, je parle de ce divorce comme de cette échappatoire inespérée et bien plus radicale que tout ce que nous avions connu jusqu'à présent. Garder la tête hors de l'eau a toujours été notre seule ambition, et l'eau monte à une vitesse vertigineuse. Le sens aigu de la hiérarchie que nous avait transmis le père nous a sauvé de tout, ou presque tout. Encore aujourd'hui, où nous avons à peu près tout perdu, ce sens exacerbé de la hiérarchie est sans doute le seul fil rouge que nous gardions constamment à portée de main. Les singes de leur propre idéal sont là, quand il est besoin, pour nous rappeler à l'ordre : la modestie morale n'exclut pas la folle exigence de l'artisan qui veut faire mieux que son voisin.

(…)