lundi 1 décembre 2014

Première ligne (2)


Il s'est endormi devant la télévision. Quand il se réveille, il voit cette fille qui le regarde. Elle est assise sur un canapé, comme lui, et semble le regarder. Il la regarde. Elle ne bouge pas. Elle fixe la caméra. (La caméra ou l'écran ?) Elle semble attendre quelque chose. Il se surprend à dire : « Eh ? » Elle répond : « Eh ! » Il éteint la télé.

Il met un disque de Dolphy. Out to Lunch, 1964. L'année de naissance de Raphaële. Bobby Hutcherson… Il faudra qu'il demande à Rodolphe de lui parler de ce match entre Mike Tyson et Larry Holmes. Le 25 février 1964, Cassius Clay combattait contre Sonny Liston. Papa le réveille en pleine nuit pour regarder le match. « Flotter comme un papillon, piquer comme une abeille. » Le roi de l'esquive… Maman dit : « Il danse, il danse ! » Le lendemain il se convertissait à l'islam. Comme Dollar Brand qui allait devenir Abdullah Ibrahim, Cassius Clay était devenu Mohamed Ali. Mais le combat du siècle, ce serait sept ans plus tard, en 1971, contre Joe Frazier, alors que Mohamed Ali avait arrêté la boxe durant plusieurs années, parce qu'il avait été condamné pour son refus de partir au Vietnam. En 71, son père n'avait plus que quelques mois à vivre. Ils étaient tous pour celui qu'ils continuaient à appeler Cassius Clay. 

Tu veux parler de l'avortement ? Eh bien je suis là par miracle, tu vois. Ma mère a avorté deux fois, et la deuxième fois, on l'a laissée pour morte. Seule, à l'hôpital. Ils avaient tiré le rideau qui signifiait : plus rien à faire. Seule. Normalement, je ne devrais pas être là. Bien sûr que l'avortement est un meurtre, mais ne compte pas sur moi pour juger ma mère. Elle avait eu huit enfants et à l'époque la pilule n'existait pas. Alors fous-lui la paix. De toute façon, c'est très simple, ma mère, je lui donne raison en tout. 

Flotter comme un papillon, piquer comme une abeille. L'élégance d'un Cassius Clay a joué un grand rôle dans sa vie. Duke Ellington. Monk. Charlie Parker. Wayne Shorter. Tous ces Noirs si élégants… Cecil Taylor. 

Parfois, la vie semble fuir à travers l'écran. On regarde quelque chose et ce quelque chose se met à nous regarder, et tout devient trouble, instable, fuyant. La solitude, heureusement qu'on a ça, c'est du solide ! Tout se passe la nuit, dorénavant. La vie s'est retournée sur elle-même. On crève et on ressuscite comme ça, plusieurs fois dans la nuit, sans que personne ne le sache. On descend dans les organes, on flotte dans les artères, on est dans le ventricule, on ressort par les narines. Nuit après nuit, je visite le foie, la rate, les testicules, l'estomac, out to lunch… Ça coûte un max la liberté.

Vous prenez de la drogue ? Vous sniffez de la colle, des sels de bains ? Vous prenez des anxiolytiques, des benzodiazépines ? Rien ? Qu'est-ce que c'est, toutes ces ampoules ?

Sur l'écran, il voit sa vie interprétée par un acteur qui lui ressemble étonnamment. Il éteint la télé. Va sur Internet. Passe de site en site, de blog en blog, et tombe sur ce blog, qui raconte sa vie depuis le 10 janvier 1956 jusqu'à aujourd'hui. Tout y est. Il flotte comme un papillon. Il se pique lui-même. Il est KO.

Rien. Même pas d'alcool. Il ne fume plus. 

Il ouvre les volets, regarde au dehors. De grands éléphants majestueux marchent lentement dans le jardin. Lèvent leur trompe vers la fenêtre et interprètent les Equales de Beethoven. Eric Dolphy est assis à la petite table en fer, il écoute les éléphants en buvant un verre. Il dit : « Moi aussi j'ai fait du piano quand j'étais petit. »

Il referme la fenêtre après avoir gueulé tant qu'il a pu : « Vous voulez bien la fermer ? J'essaie de dormir ! »