samedi 6 décembre 2014

Première ligne (5)

Elle est très belle.

« Pour un Robbe-Grillet, combien d'épigones impuissants ? »

Elle est très belle, vraiment, elle est très belle.

C'est un roman chrétien, malgré tout - J'ai horreur du folklore - Et il s'endort… Je suis le nouveau Pape. François m'ennuyait. À la cave, François. Pousse-toi de là que je m'y mette. Si le Christ n'est pas ressuscité, c'est pas la peine. Et Nicole qui me dit que Jésus n'est pas Dieu ! Autant écouter du rock and roll alors ! J'entends ces belles voix orthodoxes et je vois ce beau visage et je me demande : EST-CE CELA, ÊTRE HEUREUX ? C'est si petit, si minuscule ? Je voudrais connaître la Russie et la Syrie, ce soir. Le froid et le chaud, mais pas le tiède. Comme me le dit Henri Graetz : « Ce sont des choses qui arrivent. »

Elle est vraiment belle, la femme de Bachar el-Assad. Voudrait-elle m'épouser ? Je ne lui poserai pas la question, de peur qu'elle dise oui. Contrairement à ce que tu crois, lecteur, ce sont des choses qui arrivent, que les femmes me disent oui. Mais je n'insiste pas. En effet, toutes celles qui m'ont dit oui m'ont mis dans l'embarras, et parfois dans l'affliction. Quand une femme dit oui, attendez-vous au pire. Au moins quand elles disent non, on sait à peu près à quoi s'en tenir.  « Les enfants, est-ce que je vous aime ? » Bien sûr que non ! Entre Georges V et Champs-Élysées-Clemanceau, elle voit la pancarte sur le quai et me dit oui, allons faire l'amour chez ton frère (on allait acheter du riz complet). 

En réalité, c'est quand nous nous sommes retrouvés à Paris, Ettie et moi, qu'elle m'a dit que la jolie petite blonde avec qui nous avions dormi à Athènes était une Roosevelt. À l'époque, ça m'a fait fait autant d'effet que si j'avais bu du champagne dans un gobelet en plastique. Il faut vous dire qu'en ce temps-là, je portais une longue robe orange et je jouais de la flûte en bois. Mon frère avait un appartement rue Lauriston, j'aimais beaucoup cet appartement, et j'aimais beaucoup l'odeur de cet appartement. C'est là que j'ai écouté les premiers disques de Nikolaus Harnoncourt, des Brandebourgeois à l'ammoniaque, avec des flûtistes qui jouaient presque aussi mal que moi. Donc Ettie avait de jolis petits seins, à peine un peu allongés sur le côté, et elle avait gardé sa culotte pour entrer dans le lit, détail qui m'avait bouleversé. Mon riz complet avait cuit six heures, on commençait à avoir faim, mais il manquait encore la levure et le gomasio. J'avais de toute façon mis trop de laurier dans l'eau de cuisson. 

Quand j'ai revu Ettie, quarante ans plus tard, elle avait perdu un sein, et l'autre était "reconstruit". Elle était à l'hôtel de la rue Cujas. Il y avait un vieux piano droit dans le salon de l'hôtel, sur lequel j'avais joué en l'attendant. À l'époque, je portais un pantalon en fine cotonnade, rayé blanc et bleu, que j'aimais beaucoup porter l'été. Mais le tissu était vraiment léger et j'avais la bandade plutôt facile. Impossible de tenir la main de ma belle Américaine dans la rue sans que tout le monde ne soit en mesure de constater l'agressivité de mes sentiments pour elle… Avec Ettie, on se revoit tous les vingt ans. En 86, de passage par Paris où elle donnait un concert, elle m'avait retrouvé, un coup de chance. Nous avions passé la soirée ensemble, chastement, à écouter les sonates pour violoncelle et clavier de Bach. À l'époque de ces premières retrouvailles, j'étais écartelé entre Céline et Thérèse, et Anne, au point où j'en étais, je n'aurais pas dit non à une analyse approfondie de la relation entre les pianistes et les violoncellistes autour de la trentaine, mais ce fut une occasion ratée. À l'époque on ne disait pas baiser (je ne dis cela que pour les jeunes lecteurs), on disait "faire l'amour". J'aime bien "baiser", mais il faut reconnaître que "faire l'amour", ce n'est pas si mal que ça, comme expression. Combien d'histoires d'amour qui n'auraient jamais dû être ont commencé parce qu'une fille à montré son con ou ses seins à un garçon, ou même ses orteils ? L'amour se fabrique comme le pain. Il ne suffit pas de cracher en l'air, il faut la pâte, le sel, les mains pour la pétrir, la pâte, et un peu d'eau aussi. Il faut l'odeur, et la peur de rater, et le four. Une certaine température aussi. Mais la peur de rater est essentielle, j'en suis certain. L'Église parle de consommer, et elle sait de quoi il est question. 

Elle est vraiment très belle, Asma el-Assad ! Jésus n'est pas un dieu ! Cette Nicole est complètement folle ! Complètement "pétée", comme elle le dit elle-même. Combien de fois serons-nous revenus sur ce mystère : qu'est-ce que la beauté d'un visage de femme ? Combien de beaux visages de femme avons-nous vus dans notre vie ? Des vraiment beaux. Cinq, dix, quinze ? Et toi ? Et lui ? Et vous ? Je n'aurai pas connu l'Antarctique. Il y a des lieux où nous n'irons jamais. L'île sans nom, le chef-d'œuvre inconnu, les territoires oubliés des cartes, les corps qu'on ne rencontre pas, hic sunt dracones. Un beau visage de femme, c'est par définition une terra incognita. C'est toujours un pôle, un abîme. Entre la convoitise et la possession, il y a le visage. Entre le monde et Je, il y a le désir. Regarder, voir un visage, c'est un crime très doux, c'est un détour à rebours du temps et de la mort. La pâte qui est sortie du ventre de la mère est encore fraîche, chaude, elle est encore en train de lever, sous nos yeux. 

Je n'ai pas rencontré Voltaire, je n'ai pas connu Beckett, je n'ai pas discuté avec Robert Schumann, mais je suis le Pape caché. Celui qui se trouve au Vatican n'est qu'une marionnette dont j'actionne les membres selon ma fantaisie du moment. C'est ce qui le rend si paradoxal et brouillon, car je ne prête pas beaucoup d'attention au fait de ne pas me contredire. Je trouve ça un peu vulgaire. Mon vrai travail consiste à… Je ne sais plus ; j'ai des amnésies de plus en plus fréquentes, mais ça me reviendra. D'ailleurs il est probable que j'en parle dans ce texte lui-même ; je l'ignore car je ne me relis pas. La peur de rater peut nous faire manquer des chefs-dœuvre et découvrir l'amour. Ce sont des choses qui arrivent. 

Au lycée, c'était la plus belle. Elle était blonde, puis elle fut brune. Elle avait de longues jambes et un visage de starlette, et tout le monde la convoitait. Cheveux bouclés, manteau noir et blanc à carreaux, de très beaux seins opulents, dès qu'elle entrait au Semnoz, c'était comme du pain frais qui sort du four, les types avaient la narine frémissante et l'air bête de la bête qui imite l'homme. Je ne sais même pas comment je m'y suis pris. Aucune peur de rater, puisque c'était impossible. Dans la vie, ce sont toujours les choses impossibles qui arrivent en premier. Voilà, elle avait un visage que je ne connaissais pas, que je ne comprenais pas, qui n'avait rien à voir avec ce que j'étais, avec ce qu'on m'avait appris. Elle vivait seule avec sa grand-mère, Christine. Dès que je me suis embarqué dans cette histoire, j'ai cessé de voir au-delà des cinq prochaines minutes de ma vie. J'avais le nez collé sur le présent, quand j'y repense, je me dis que j'avais toutes les chances d'en claquer, mais il y a une force sourde et démentielle, à l'adolescence, mystérieuse, qui permet aux chanceux d'éviter les obstacles qui tueraient les plus solides. Immédiatement, j'ai abdiqué toute prudence, toute sagesse, toute raison, j'ai laissé mon instinct de conservation dans ma chambre d'enfant, ou dans celle de ma mère. C'est la chance, et uniquement la chance, qui m'a maintenu la tête hors de l'eau. Christine m'a fait comprendre l'expression "en un clin d'œil" en un clin d'œil. En quarante secondes, une femme met la main sur vous, et vous lui appartenez corps et âme. Voilà, c'est tout naturel, y a pas de quoi en faire un fromage : Ce sont des choses qui arrivent. Contrairement à ce qu'on pourrait croire, elles savent parfaitement ce qu'elles sont en train de faire : l'opération leur demande tout de même un certain investissement, mais ça ne les empêche pas de dormir plus d'une nuit ou deux. Je comprends parfaitement qu'on ait brûlé des sorcières au Moyen Âge. Eux au moins avaient les yeux en face des trous. 

Dans le visage des femmes, ici sont les dragons. En observant attentivement Asma el-Assad, je reconnais ma Christine. Elle n'a pas vieilli, elle est toujours la même. Le côté farce de l'histoire est qu'elles nous laissent croire qu'on les possède, qu'on les choisit, ou même qu'on les convoite. Mais regardez donc ce visage ! Pensez-vous réellement qu'un homme puisse se rendre maître d'une chose pareille ? Croyez-vous sérieusement qu'il ait la possibilité de dire seulement : « Je veux » ?

C'est l'hiver, à Annecy. Il fait froid, sec, il fait beau. Près du canal du Thiou, le terrain de basket du lycée. Je regarde, médusé, les filles à l'entraînement. On entend les baskets sur le bitume, les cris, le ballon, les coups de sifflet, la voix du professeur de sport. Elle est là, en short, les cuisses rougies par le froid et l'effort, ses seins tressautent sous le maillot, elle me voit, elle sourit, elle me fait comprendre que je suis au spectacle, que je ne suis là que pour l'admirer, la désirer, que le sujet, c'est elle, la vie, c'est elle, la beauté, c'est elle, qu'elle est tout et que je ne suis là que pour être à elle. Plus tard elle me dira que ça la gênait que je sois là à la regarder, à l'admirer, et plus tard elle sera sincère, mais sur le moment, avec ses cuisses rougies et ses seins qui tressautaient sous le maillot, elle me prenait, tout simplement, elle prenait ma vie, devant tout le monde, comme on prend une plaquette de beurre au supermarché pour la mettre dans son caddy. 

Elle était très belle.