mardi 9 décembre 2014

Première ligne (6)


« Vous savez, la poésie, je ne suis pas sûr de la comprendre » aux éditions de Minuit un peu passé. Ettie est sur le balcon à six heures et quart. Elle fait son yoga. Non loin d'elle, Luna est dans son panier en osier. Il fait déjà chaud. Le ventre plat, le dos droit, elle a l'air sérieuse comme une papesse yankee qu'on a privé de son hamburger. « Tu me ramènes à Marseille ? » 

Donc, c’en est fait. Ce livre est clos. Chères Idées 
Qui rayiez mon ciel gris de vos ailes de feu 
Dont le vent caressait mes tempes obsédées, 
Vous pouvez revoler devers l’Infini bleu ! 

Mais enfin, tu es complètement folle ! Et de toute manière tu n'auras pas de place. Elle est butée, aigre, fermée, n'en démord pas, elle veut partir, alors qu'elle n'est là que depuis deux jours. Je la supplie, je me confonds en excuses, j'essaie de la raisonner, mais à dire vrai, j'ai sommeil et je commence à être excédé. Moi aussi je peux me mettre en colère, après tout. Allons-y. Je vais prendre un douche vite fait, je bois un café et je l'aide à porter ses affaires dans la voiture. En voiture Simone ! C'est parti pour cent cinquante kilomètres à se faire la gueule. Luna est ravie, deux voyages en trois jours, c'est les vacances !

La veille, après le déjeuner, nous avions eu une discussion houleuse. Comme elle commençait à me fatiguer avec ses bondieuseries très modernes et très correctes, je lui ai lâché une bordée sur mon catholicisme, que j'ai pris soin de rendre maussade et suffisamment croisé pour qu'elle me dise avec un regard piteusement outragé : « Tu me fais peur. » À part ça tout allait bien. C'est dans la nuit que les choses se sont vraiment gâtées, quand le téléphone a sonné, vers deux heures du matin. Je savais évidemment qui appelait et je suis descendu au salon pour répondre. Je m'installe sur le canapé et je parle bas pour ne pas réveiller Ettie. « Je te réveille ? — Oui, un peu. Ce n'est pas grave. — Mais tu n'as pas la voix de quelqu'un qui est couché… — Non, je suis assis dans le canapé, au salon. — Mais alors tu ne dormais pas ! — Si, mais je suis descendu pour te parler. — Je ne comprends pas. Pourquoi ne me réponds-tu pas de ton lit ? — Parce qu'il y a quelqu'un dans mon lit. — Je ne comprends pas. Il y a quelqu'un dans ton lit ? — Oui. Ettie, tu sais, mon amie américaine. — Oui, je sais, mais ce que je ne comprends pas, c'est où tu étais, TOI, quand j'ai appelé ? — Dans mon lit… — Tu étais dans ton lit, et Ettie est dans ton lit, aussi ? Et tu me dis ça comme ça, tranquillement ? Tu couches avec elle et tu me dis ça comme ça, tout naturellement ? — Je réponds à ta question. »

Quand elle est arrivée à la maison, c'était déjà le soir. J'ai monté ses affaires dans ma chambre, j'ai changé les draps, et puis je suis allé déplier le canapé et j'ai commencé à faire mon lit en bas. Au bout d'un moment, je l'entends qui m'appelle depuis la chambre : « Mais qu'est-ce que tu fais ? » Elle descend, se plante à la porte du salon, me regarde d'un air bizarre, et me dit : « Mais non, enfin, tu vas dormir avec moi ! C'est évident ! » Elle m'a dit ça d'un air tellement convaincu que je n'ai pas su quoi répondre, et je suis allé me coucher près d'elle. Je savais bien que c'était une connerie. Il faisait très chaud, elle était en culotte. Je n'avais pas envie d'elle. Elle a dû le sentir mais elle avait déjà tout prévu et il n'était pas question que je dévie du scénario. On a donc fait l'amour, comme deux copains qui ont besoin de se calmer les nerfs. Où était passée ma petite amoureuse de seize ans, si pure, si naïve, si fraîche ?

Je n'en reviens pas. On passe quelques jours ensemble quand on a seize ans, on se revoit près de quarante ans plus tard et la fille s'imagine qu'on va reprendre notre histoire d'amour là où elle s'était arrêtée, en 1972. C'est comme ça, ça ne se discute pas, et il n'est pas question, évidemment, de me demander mon avis. 

Comme je l'avais prévu, il n'y avait aucune place pour New York le jour même, à moins de payer une véritable fortune. Nous étions donc allés à Marseille pour des prunes et elle commençait vraiment à me courir sur le haricot. « Laisse-moi ici ! » Mais enfin, calme-toi, je ne peux pas te laisser ici, à l'aéroport, voyons, qu'est-ce que tu vas devenir, tu n'as même pas de portable qui fonctionne en France. Allez, viens, sois raisonnable, on retourne chez moi. Rien à faire, elle n'en démord pas, elle est têtue comme une bourrique. J'en ai marre, je suis crevé, elle m'énerve, je la plante là. Avant de quitter l'aéroport, je téléphone à Raphaële, je lui dis que j'arrive. 

La première chose qu'elle a faite, quand je suis arrivé chez elle, c'est de me pousser sous la douche, et de m'y rejoindre, pour vérifier que je me décrassais bien de l'Américaine. C'est évident !