dimanche 21 décembre 2014

Première ligne (8)


Tu as vingt minutes. Pardon ? Tu as vingt minutes. Comment ça j'ai vingt minutes ? Tu as vingt minutes pour me faire jouir. Ah oui, bien sûr. Je regarde ma montre. Je pense au coup de poing que Daniel avait donné à mon père, à cause des œufs à la coque. Un coup de poing pour une histoire d'œuf à la coque ? Bien sûr ! Une droite. Comment ça, était-le soir ou le matin ? Plutôt le soir. Mais où était maman ? À Paris, peut-être. Une droite ou un uppercut ? Plutôt une droite. Mais il est dingue ou quoi ? Vingt minutes ? Oui, vingt minutes, c'est le temps qu'il faut, paraît-il, pour qu'une femme jouisse. 

On regardait notre montre, en ce temps-là. On avait des montres, en ce temps-là  Sortir sans sa montre était chose presque impossible. Le téléphone a remplacé la montre. On était relié au temps, mais pas branché sur les autres, on ne vivait pas en symbiose avec les femmes, mais c'était le seul sujet, la seule vraie réalité, pour les hommes, puisqu'elles n'étaient pas là, en permanence, avec nous. On ne pénétrait pas dans la douche, dans les vestiaires, dans les toilettes, dans le dortoir des filles. La mixité, je ne l'ai connue qu'en quatrième, et tout a changé à ce moment-là. J'étais assis au deuxième rang, en cours d'anglais. Le professeur, qui s'appelait Simone Desrobert, je jure que je n'invente rien, m'a humilié parce que je tripotais sans arrêt le soutien-gorge de la fille qui était devant moi. Elle m'a traité comme un chien, comme le fils de bourgeois qu'elle avait à sa portée, qu'elle allait pouvoir réduire en bouillie. Simone avait évidemment de gros seins, évidemment des lunettes, et n'était pas très belle. Elle était aussi empotée avec son corps que le professeur d'allemand, elle, était naturellement jolie, distinguée, élégante. Elle aussi avait de gros seins. J'étais très bon en allemand, nul en anglais. Ma mère était venue la voir pour la remercier, lui dire que je l'aimais beaucoup, comme si Fraulein Saulnier avait besoin de ma mère pour s'en apercevoir. Quand elle nous a appris les prépositions allemandes, elle a eu l'idée de les associer à des gestes simples. La seule préposition que je n'ai jamais oubliée, c'est "zwischen". Au moment où elle prononçait zwischen, elle mettait sa main, perpendiculaire à sa poitrine, les doigts pointés vers son menton, entre ses deux seins. Sa main comme un couperet, comme une frontière, comme un mur infranchissable, entre ses deux gros seins. Elle portait un pull-over en mohair vert pâle. Simone, elle, avait une grosse verrue sur le menton. Elle était sortie avec un des musiciens du groupe Soft Machine, qui était très célèbre à l'époque. Sa manière de prononcer le "machine", avec un "e" à la place du "a" et l'accent très long sur le "chine" me semblait grotesque et je l'imaginais avec son amant anglais, drogué, forcément, dans des sonorités tournantes d'orgue Hammond B3. Oui, la machine molle, c'était bien Simone, molle Simone à la voix de fumeuse et aux lunettes aussi grosses que ses seins. Ils étaient venus au Poulet à Gogo, une boîte de jazz, les Anglais, et j'avais écrit un texte sur le concert qui avait épaté Simone, Simone qui, du jour au lendemain, s'est mise à me mépriser avec plus de discrétion. Moon in june. C'était l'époque des lights shows, avec Bill Ham, c'était l'époque où l'on nous a mis brutalement en contact avec l'espèce féminine, l'époque où l'on avait les cheveux aussi longs que les femmes, l'époque des machines molles, qui avaient encore des odeurs, l'époque des fondus-enchaînés et du thé au jasmin, où tout, absolument tout, puait le patchouli, une époque où l'on ne disait pas qu'il était "vingt-trois heures", mais "onze heures du soir", une époque où l'on partait encore en vacances en Afghanistan. 

Christine était montée à l'arrière de la moto de ce ML (marxiste-léniniste), après la manif, et j'ai bien compris qu'il se passait quelque chose. Il était brillant, mignon et je crois qu'il avait l'accent du sud. En plus il était drôle, contrairement à moi. On n'osait rien dire de peur de passer pour un con. Il fallait souffrir en silence. Que de fois j'ai dormi seul, à l'appartement, alors qu'elle se trouvait dans une autre chambre avec un autre. Andrea, l'Italien qui se la jouait Brigades rouges, ou plutôt, je crois, Prima Linea, essayait de venir dans le grand lit avec moi et je le virais à grands coups de pieds. Tenace, il s'endormait par terre près du lit… C'est la première fois que j'ai entendu quelqu'un ronfler. Il était très laid, petit, portait une moustache ridicule, et était déjà atteint d'une calvitie précoce qui le rendait pathétique. Mais comme il était plus vieux que nous et qu'il était auréolé de cette légende de terreur, il nous faisait chanter Bella Ciao sans que nous ne nous sentions trop ridicules. C'était l'époque où la bande à Baader et Carlos faisaient rêver. Le chef de la cellule à laquelle j'ai appartenu quelques semaines voulait me casser la gueule parce que j'avais couché avec sa copine, et m'avait exclu pour "petit-bourgeoisisme". Faire du jazz était considéré par eux comme une activité contre-révolutionnaire. J'avais rédigé quelques tracts, et j'allais régulièrement, le jeudi soir, rejoindre le Théoricien, au buffet de la gare, qui venait nous lire la bible, (au choix, Marx, Engels, ou Lénine) attablé devant ses inévitables francfort-frites. Pauvre type, quand j'y pense, à peine plus âgé que nous, qui venait de Montbéliard pour nous évangéliser, en pure perte évidemment, et qui devait passer ainsi de buffet de la gare en buffet de la gare à réciter son catéchisme à des couillons qui n'y comprenaient rien. Il n'avait pas l'air de s'amuser, celui-là. « Matérialisme et empiriocriticisme », dont je n'ai jamais pu dépasser la douzième page, était par exemple au menu. Parfois je me demande ce qu'on a bien pu retenir de tout ça et je regarde avec un certain vertige tout ce temps dépensé à rien, mais, dans le fond, j'ai de très bons souvenirs de cette époque de fous. J'aimais beaucoup le son de la basse de Hugh Hopper, et aussi Ludwig Feuerbach. Comment a-t-on pu autant s'amuser dans une époque totalement dépourvue d'humour ? 

À la maison, il y avait le deuxième étage. Le deuxième étage, c'était une chambre mansardée, plus, à côté, un immense galetas, dans lequel plusieurs territoires étaient assez nettement délimités, une petite pièce sous les combles, et une sorte de bar aménagé sur le palier, au sommet de l'escalier. Une fois passée la porte qui séparait le deuxième étage du reste de la maison, on était dans un autre monde. Accéder au deuxième étage était le signe de l'émancipation, dernier stade avant la sortie définitive dans le monde extérieur. Dormir au deuxième étage, c'était ne pas entendre ce qui se passait dans le reste de la maison, ne pas entendre les bruits du petit déjeuner à la cuisine, par exemple, pouvoir dormir jusqu'à midi, pouvoir amener sa petite amie, écouter une autre musique que celle du père, et même pisser par la fenêtre, directement sur le toit, pour ne pas avoir à redescendre aux toilettes du premier. Et ça laissait le temps de faire le ménage si l'on entendait les pas d'un intrus dans l'escalier. 

L'impunité de la laideur, c'est avec Andrea que je l'ai ressentie pour la première fois. On lui aurait tout passé, grâce à son aspect de gnome inoffensif. Et il avait parfaitement compris comment il lui fallait en jouer avec nous. Les années 70, c'est d'abord cela, ce basculement des normes. Il était pédé, laid, étranger. Tout ce qui, quelques années seulement auparavant, aurait pu déclencher un mouvement, sinon de rejet, du moins de recul ou de méfiance, était désormais un viatique, un brevet de sainteté — à condition toutefois que l'individu soit encarté à gauche, mais le contraire était aussi fréquent qu'un cyclone dans les montagnes savoyardes. 

Après le coup de poing, on m'avait emmené précipitamment au deuxième étage. On pouvait donc y avoir accès exceptionnellement, grâce à un événement non répertorié dans le grand livre familial, qui mettait la maison sens dessus-dessous. La beauté et la laideur ont changé de statut, dans ces années-là. Si l'on pouvait désormais donner des coups de poings à ses propres parents, il allait de soi qu'on pouvait par la même occasion remettre en question les canons du beau et du laid. Quand j'avais dix ans, ou douze ans, et qu'avec mes copains nous nous promenions en ville, le but caché de ces déambulations apparemment insensées était de croiser la beauté. Et la beauté était unique, ou presque. Dans une ville de quatre mille habitants, il y avait UNE belle fille, parfois DEUX, mais pas plus. Tout le monde la connaissait, les connaissait. Elles étaient dûment répertoriées, il n'y avait aucune discussion à ce sujet. Je suis désolé de le dire aux âmes sensibles, mais c'était ainsi : les mochetés se cachaient ou, pour le dire autrement, les monstres étaient montrés en tant que monstres, il existait des endroits, pour ça. Et tout à coup, on s'est mis à croire que toutes avaient de la beauté, une certaine beauté, une singularité, une personnalité (on parlait comme ça…), qu'il était non seulement licite de ne pas cacher, mais même qu'il fallait la montrer, la mettre en avant, la revendiquer, et, pourquoi pas, même, en être fier ! On a pris ça comme un coup de poing en pleine figure, et toutes les mochetés de la terre sont sorties au grand jour, et on s'est mis à les trouver belles. Et c'était loin d'être faux ! Combien, parmi toutes ces jeunes filles, qui étaient auparavant reléguées dans des pièces obscures, sont allées au soleil, ont bronzé, ont laissé voir leurs ventres, leurs poitrines, leurs fesses, leurs pieds, leurs cheveux, que très souvent elles avaient magnifiques ! On n'en revenaient pas. Le baroque faisait un retour imprévu parmi nous et il avait la séduction de la vraie nouveauté, comme tout ce qui a déjà existé. La porte séparant les maisons bourgeoises des deuxièmes étages avait été ouverte en grand, et l'on voyait descendre des galetas des merveilles exotiques, cubistes, tordues et offertes, dont les odeurs inconnues nous réveillaient les sens et nous affolaient d'espoir : tout devenait possible, en effet, chacun pouvait désormais créer son propre canon, il suffisait pour cela de montrer l'immontrable, de dévoiler, d'ouvrir les placards, de désaccorder les instruments, de les faire jouer à l'envers, de préférer le bruit au son, le déchet à la pièce noble, le cadre au sujet, la nuque au regard et le cul au visage. Je confesse ne pas avoir été le dernier à pousser à la roue.

En vingt minutes, les œufs sont durs !