mercredi 10 décembre 2014

Première ligne (interlude 2)



Tout à fait par hasard, en tombant sur le zapping, je vois Sarah au Téléthon. Il est quatre heures du matin et je tombe sur ça

Moi qui n'avais jamais vu ce pandémonium de la bonté, j'ai voulu savoir, et j'ai tout regardé. Presque cinq heures de dégueulasserie immonde, faut être plutôt coriace pour encaisser. La saloperie en torrent, bien merdeuse, bien boueuse, tout à fait putride et puante, déversée à plein tube, c'est le cas de le dire, sur la tête de ces pauvres enfants martyrisés par une vulgarité infernale, c'est à peine croyable. Après coup, j'ai lu un texte de Nabe sur la question, publié en 89 dans l'Idiot international, où celui-ci parle des "SS de la tendresse". C'est bien vu, même si je trouve son texte encore trop mou. Il faudrait le récrire aujourd'hui, en étant beaucoup plus méchant que lui. Les Gérard Holtz, les Nagui, les Garou, les Alessandra Sublet, les Sandrine Kiberlain, les Drucker, les Stéphane Bern, les Gad Elmaleh, les Sophie Davant, et toutes les vermines qui poussent la chansonnette sous la grosse bulle de verre qu'ils avaient dressée devant la tour Eiffel, le Compteur géant, sur cette même tour Eiffel, tous les papas-et-les-mamans, les tontons-et-les-taties, les papis-et-les-mamies, c'était comme un concentré fabuleux de l'immonderie spectaculaire, jaillissante, braillante, terrifiante, assourdissante, dévastatrice. On est asphyxié, tétanisé, pétrifié, tétraplégifié, devant cette apocalypse sinistre, c'est comme si quelque puissance formidable nous déversait sur la face le contenu fétide de ses mille intestins malades. Toute l'Église est là. La bonté méchante, la gentillesse terrible, la compassion sadique, la perfusion musclée de bons sentiments anabolisés sans échappatoire, la renversante brutalité du Bien à turbo-injection, ça vous défrise un placide mammouth pour la décennie, au moins. Tu as voulu savoir, eh bien maintenant tu es édifié, mon coco, ça t'apprendra à vouloir regarder le soleil noir en face ! Le plug anal de la place Vendôme, c'était le signal. Quand on l'a crevé, toute la fiente parisienne a pu sortir au grand air d'un seul coup, dans une furie irrépressible. Toutes ces crevures baptisées au sirop de  sucre, c'est la thérapie des Forces Spéciales qui défoncent le Mal à coup de charité hystérique chauffée à blanc. La main caressante mais ferme de Nagui sur l'épaule du papa éploré, les injonctions de tous ces millionnaires à faire cracher le Français smicard au bassinet dégoulinant de la générosité morveuse, les peluches, les sourires, les larmes, les fauteuils roulants, les oreillettes, les micros tendus, les artistes, les intermittents permanents du cœur, les souffrants sur commande, les pleureuses appointées, les poésies à chier ses tripes dans le désordre, les mélodies pires que la Sibérie en slip, les harmonies qui vous arrachent les dents sans anesthésie, les visites à domicile dans-la-chambre-du-gamin, toutes-ces-familles-formidables qui-nous-sont-mille-fois-supérieures et le cul d'Alessandra Sublet qui se trémousse en cadence comme si elle avait un plug géant dans le derrière, même dans Sade on n'avait pas connu cette ivresse de la souillure portée à ébullition, de la profanation multipliée par elle-même. 

« Le monde moderne est plein d’anciennes vertus chrétiennes devenues folles. Elles sont devenues folles, parce qu’isolées l’une de l’autre et parce qu’elles vagabondent toutes seules. » La Charité est devenue folle, perdue qu'elle est au milieu de nulle part, mais les fous sont le plus souvent récupérés par ceux qui ne voient que trop bien comment retourner cette folie à leur avantage, sans se mouiller eux-mêmes. Le Téléthon, c'est un crime colossal, c'est le casse du siècle sur les bons sentiments. L'intelligence humaine est libre de se détruire elle-même, cela nous le savons depuis toujours, mais il nous restait à apprendre que la charité pouvait se retourner contre elle-même en une pantomime grimaçante et diabolique qui fait craindre la grande église méphitique — scientifiques, médecins, soignants, clowns des hôpitaux, accompagnants professionnels et intervenants en tout genre pour le pire et le pire — comme jamais nous n'eûmes autant raison de craindre ceux qui nous voulaient du bien. 

Les musiciens ont toujours cachetonné, ce n'est pas nouveau, et ils ont bien raison d'aller jouer partout où ils peuvent gagner un peu d'argent. Reste que tomber sur ça, à quatre heures du matin, par hasard, voir un corps et un visage qu'on a aimés tremper dans ce chaudeau pandémoniaque et venir chercher son obole dans la gargote putride vous met face au Scepticisme essentiel et ultime qui vous fait ressentir l'effroi des derniers instants de la vie.