mercredi 21 janvier 2015

Résurrection (3)


« Non je t'assure, c'était vraiment sympa ! » Il n'y avait aucun doute, il était parti trop tôt de la soirée, comme le lui fit remarquer Macha quand il la croisa au Barock Café. « Et Sylvia fait tellement bien le couscous ! Tu sais qu'elle rentrait à peine de Buenos Aires ? » Elle prononçait Bouènosse Ahiresse, en y mettant le paquet, comme toutes les femmes divorcées de la ville. Il se demanda quel était le rapport entre le couscous et Buenos Aires mais il ne voulait pas l'ennuyer avec des questions "dérangeantes", comme elle aimait bien dire. Il avait encore un quart d'heure à patienter, avant l'heure de son rendez-vous. « Je vais pisser, tu me gardes Luna ? » C'était sorti machinalement. Elle le regarda en ouvrant la bouche mais il avait déjà disparu.

« Tu te souviens du concert à A ? » Si je m'en souviens ? Tu m'avais laissée avec une inconnue et j'ai chanté une bonne partie du temps que tu étais sur scène. « Je sais. Je te répondais, sans que personne ne le sache. » Et cette nuit qu'on a passé dans la voiture, en montagne, sur le parking de l'hôtel, parce que tu avais perdu la clef de la chambre ? « Sans toi, je serais mort de froid. » Sans toi, j'aurais pleuré…

Elle dormait au pied de l'escalier, sur une petite couverture qu'il avait apporté spécialement pour elle. Plusieurs fois dans la nuit, il se levait pour aller aux toilettes, et elle était toujours éveillée, l'attendant, lui démontrant par son agitation fébrile qu'elle ne comprenait pas pourquoi il la laissait dormir en bas alors qu'il était en haut avec la femme. Pourquoi n'avait-elle pas le droit de monter dormir avec eux ? Un jour qu'elle pissait dans le jardin en les regardant, R. avait manifesté son agacement, disant, de toute évidence de mauvaise foi, que « ça sentait mauvais ». Ce jour-là, quelque chose s'était brisé en lui, quelque chose qu'il n'arrivait pas à exprimer, et qui le faisait souffrir. Sa manière de dire « ta Luna », en insistant sur l'adjectif possessif, manière de chosifier l'animal et de bien lui faire sentir que celui-ci se tenait entre eux, comme un obstacle, ou comme une rivale, quelque chose en tout cas qui déséquilibrait leur relation, lui causait toujours une vive douleur. « Ça sent mauvais ? Mais enfin, tu délires ? » Il ne lui avait pas avoué qu'il était arrivé une fois ou deux que Luna s'oublie sur le lit, qu'il avait trouvé humide, en montant se coucher. Mais il avait constaté à cette occasion que l'urine des chiens, au contraire de celle des chats, ne sent pas mauvais, justement. 

Durant la période de l'Absence, il n'y avait plus eu de poils, plus d'odeurs, et, surtout, c'est ce bruit de l'osier qui craque doucement dans la nuit, dans la chambre obscure, qui lui avait manqué terriblement, et la sensation de la truffe froide et humide, et l'odeur du ventre, quand elle se renversait sur le dos, attendant la main du maître. Mais la chose la plus importante, finalement, c'était cette sorte d'écoute commune qu'ils avaient développée tous les deux, c'était la musique, telle qu'il la percevait quand elle était là avec lui et qu'ils écoutaient par exemple le premier trio de Mendelssohn, couchés dans la nuit chaude. « La musique avec toi. » La musique sans toi… Oui, maintenant, il comprenait que son écoute avait changé, et sans doute définitivement. Personne ne lui avait donné auparavant cette sensation qu'il n'était pas seul, qu'il n'était plus seul, quand il écoutait de la musique. 

(…)