vendredi 23 janvier 2015

Résurrection (5)


Une des douleurs les plus intenses de son existence aura été, tout bien réfléchi, la vue des éléphants. Chaque fois qu'il tombait sur un de ces reportages animaliers où l'on voyait déambuler lentement ces animaux fantastiques, il avait une envie pressante de pleurer. Sans doute, se disait-il, que les dimanches matins dans le lit des parents, quand son père lui lisait Babar, y étaient pour quelque chose. Aussitôt qu'il pensait à ça, il voyait la vieille trompe noueuse de Cornélius, et il avait envie de se jeter au cou d'un éléphant, n'importe lequel, et de lui demander pardon. « Mais pardon de quoi ? » lui demanda Anne. « Je ne sais pas, je ne sais pas, mais on devrait tout de même leur demander pardon, à tout hasard… » Cette sensiblerie l'agaçait, qui le faisait ressembler aux pétasses qu'on croisait parfois sur les réseaux sociaux, mais il lui fallait bien s'avouer qu'elles étaient ses sœurs cachées. 

Elle remit pour la deuxième fois la suite anglaise de Bach par András Schiff, pour lui montrer quel bon goût elle avait. Il fit comme s'il n'entendait rien et se resservit de ses délicieuses briques au thon et aux petits pois. Il la revoyait, beaucoup plus jeune, avec ses couettes, allant chercher le lait à la ferme, par un froid matin d'hiver, alors qu'il était en train de scier du bois. Elle chantonnait, elle avait des joues bien rouges, « Bonjour ! », et lui était en train de suer comme un bœuf sur ses putains de rondins pas secs, et de se bousiller les mains, à ne plus pouvoir jouer Chopin. Il faisait onze degrés à la maison et les cheminées fumaient, il fallait mettre le réveil en pleine nuit pour ne pas crever de froid. 

Un jour, à Paris — ils habitaient à dix minutes à pied l'un de l'autre —, elle lui avait téléphoné en lui disant : « J'ai envie de faire l'amour avec toi, tu veux bien ? » Il ne s'était pas fait prier. Il l'avait toujours trouvée très sexy, c'était surtout ses orteils qui l'excitaient, et puis aussi, il faut bien l'avouer, le fait qu'elle l'avait snobé durant de nombreuses années. Sa manière de le considérer plus ou moins comme son frère aîné, elle, la fille unique, avait certes des avantages, mais enfin, elle avait aussi de très beaux seins qu'il avait découverts quand elle allaitait son premier garçon, et ce côté animal tiède et trouble, dans sa candeur affichée, le bouleversait et lui donnait envie de la brutaliser doucement. 

Elle parlait toujours très vite, elle était très active, faisait toujours trois choses à la fois, mais plus elle se démenait plus il la trouvait lente, d'une lenteur d'éléphant, se disait-il pendant qu'elle déshabillait son plus jeune fils pour le préparer au bain. « Tu ne dis plus rien ? » lui cria-t-elle de la salle de bains. Il fit exprès de ne rien répondre. Il l'entendit chantonner en même temps que le pianiste. Ça lui rappelait sa mère, qui chantait tout le temps. 

(…)