samedi 24 janvier 2015

Résurrection (6)


À cette heure-là, la montagne était à la fois mystérieuse et mélancolique. Le ciel était encore lumineux par endroits mais la ville était plongée dans le soir qui vient, et sur le quai les devantures des magasins étaient éclairées. On voyait quelques voitures rouler le long du fleuve, sans les entendre, le panorama était à la fois paisible et effrayant. Entre la montagne et l'eau, la vie qui se laissait voir à demi, dans ces quelques miroitements, et ces ombres, avait quelque chose de terriblement doux, qui faisait frissonner. Toujours emporté par une inquiétude mortelle, au crépuscule, il contemplait ce spectacle en étranger, comme celui qui jamais ne pourra faire partie de ce qu'il regarde. Elle ne bougeait pas. Assise à ses pieds, elle semblait elle aussi perdue dans ses pensées, mais quand il mit la main sur son col elle se retourna vivement vers lui et sembla attendre une parole, un ordre. Le bleu des montagnes avait cette tonalité schubertienne qui pousse les êtres à se taire définitivement parce qu'ils savent que personne ne sera là au moment crucial. Il n'y a pas de port d'attache. Il avait toujours eu peur de cette heure, quand les deux mondes semblent glisser sans bruit l'un sur l'autre, mais cette terreur ordinaire avait sa contrepartie secrète, cette modulation chromatique qui laissait croire qu'une porte dérobée vous invitait à un autre présent et qu'il suffisait d'être attentif, et prêt.

« J'allais avoir tout le temps de raffiner mes notes en bas de page, enfin j'abordais une période supercool de ma vie. » Sa phobie administrative n'allait pas en s'améliorant, c'était le moins qu'on puisse dire. Des lettres non-ouvertes depuis plus de dix mois trainaient un peu partout, d'autant plus qu'il les déplaçait régulièrement, ce qui compliquait sérieusement la tâche qui consisterait un jour, un jour de plus en plus hypothétique, à les rassembler, à les ouvrir, à les classer, et, pire que tout, à répondre à celles qui nécessitaient une réponse, à effectuer l'envoi de papiers qu'il ne trouverait pas, qui n'existaient même pas, selon toute vraisemblance. Non, la période n'était pas supercool, ou, plutôt, les périodes supercools de sa vie avaient un prix, et un prix en général très élevé. Il pensait de plus en plus à la Bourgogne. Pourquoi était-il parti ? Pour un peu de soleil, pour une femme qu'il ne voyait de toute façon jamais ? Ce soir, il comprenait que les notes en bas de page étaient une bien maigre consolation.

Il caressa la chienne, il plongea sa main dans ses poils parfumés et familiers, il sentit la chair confiante et tiède, le cou musclé, il était heureux comme quand on va mourir, quand le trop de bonheur vous tue en vous effaçant d'un monde qui n'est si beau que parce qu'on le quitte, qu'on n'a pas le temps de se sentir vivant que déjà il faut partir. L'été avait été de courte durée. La lune était par-dessus eux deux, ils étaient dans une parenthèse, tous les deux. Rien ne les protégeait, mais rien non plus ne pouvait les atteindre.

(…)