mardi 27 janvier 2015

Résurrection (7)


Encore ? Encore, oui, elle s'est postée à l'entrée de la salle de bains, refusant que la porte soit fermée, car elle veut avoir la possibilité de voir la baignoire. Régulièrement, elle jette un coup d'œil, puis repose sa tête sur ses pattes. Et, plus rarement, deux ou trois fois par bain, elle se lève, vient jusqu'à la baignoire, renifle, inspecte, donne un ou deux coups de langue, puis repart s'installer à sa place, rassurée. Lui, il lit, tranquillement allongé dans l'eau chaude, parfois il chante — et alors elle chante aussi —, souvent Mozart, souvent aussi il lui parle, elle soulève la tête, écoute, puis repose sa tête. Elle ne répond pas mais elle écoute. 

Il se dit que si la porte était fermée il aurait plus chaud.

Dans les loges, elle s'était installée sur le canapé. Ils buvaient de la bière et du whisky. Il y avait Dominique, Patricia et Bernard. Elle savait se faire discrète. Quand on était venu le chercher à l'hôpital, elle était là, dans la voiture, dressée sur le siège arrière, dans sa voiture, qu'il ne conduisait pas. Il était monté derrière avec elle, c'était la première fois. Il a souvent repensé à cette première nuit, en Haute-Savoie. Elle a dormi avec Salman, le berger allemand, dans le hall, au bas de l'escalier. Elle l'a regardé monter au premier étage, avec un regard qu'il n'a pas compris. Elle ne savait pas où elle était tombée, dans quelle famille, sur quel maître, il aurait dû comprendre mais il avait tellement d'autres soucis. Ils allaient se promener tous les trois dans les champs. Salman essayait de courir avec elle, derrière elle, mais il ne pouvait déjà plus. Ce regard le poursuit encore, dix ans après. 

Les odeurs, c'est ce qu'il y a de plus important.

Les cirrus, les stratus, les cumulus, en bancs, en voiles, en nappes, en couches, les brouillards en bas, les nuages nacrés en haut, les nuages noctulescents, encore plus haut, et les pieds-de-vent, ça pèse combien, tout ça, et pourquoi ça ne nous tombe pas sur la tête, ni sur les épaules quand on est à la messe, comme un saint-esprit en écharpe ? Parfois, dans le creux de l'après-midi, en été, il se tenait au fond du jardin et regardait le ciel, le questionnait silencieusement. Alors elle venait et se tenait près de lui, le regardant regarder et questionnant son questionnement, mais elle ne levait pas la tête vers le ciel, elle n'en avait pas besoin, puisque le ciel venait jusqu'à elle par lui, son pied-de-vent vivant, son saint-esprit à parole qu'elle devait protéger de tout ce qui pouvait survenir de dangereux. Elle avait été sa fille et maintenant elle était la mère, tout naturellement, et lui aussi avait connu ça, d'être le fils et puis le père, ça vient des nuées, ça nous tombe dessus depuis là-haut, depuis toujours, c'est un peu l'échelle de Jacob, même si on ne la voit pas. Ils étaient à la porte du ciel, tous les deux, et lui ne le savait pas mais elle oui. Il était son rayon crépusculaire, dressé, la tête dans les étoiles, elle était sa pruine, le couvrant d'une muqueuse invisible et dorée, d'une étoffe légère et protectrice.

« Imagine que tu dises à quelqu'un qui a perdu la mémoire, qui a complètement perdu la mémoire, qui ne sait plus qui tu es, que tu dises à ce quelqu'un : "Je t'aime". Tu imagines ? Il y a de quoi flipper, non ? Tu la prends dans tes bras, pour toi c'est tout naturel, tu l'as vue nue des centaines de fois, alors, la prendre dans tes bras, c'est rien du tout, tu mets tes mains autour de son visage, tu vois, et elle, elle est complètement flippée, elle se dit, mais c'est quoi, il se fout de moi, non, c'est pas ça, il me manipule, il croit que je vais gober son histoire qu'on s'est mariés il y a dix ans, il veut seulement me sauter, il m'aime, mon cul, oui, il veut me sauter, c'est tout. » Elle lui disait ça en se versant du café, elle ne le regardait pas. Lui, au contraire, il la regardait, il regardait ses gestes, il voyait ses avant-bras nus, ses cheveux, ses lèvres. Il se disait : « Et si je l'oubliais ?  Là, maintenant, comme ça, hop, je la vois se servir de café, j'entends sa voix, je sens son parfum, et je n'ai aucune, mais alors aucune idée de qui elle peut bien être, ni pourquoi elle me dit ça, pourquoi elle se sert de café, tranquillement, comme si elle était chez elle. » Il se disait encore : « Et si tout à coup, là, elle décidait de se mettre nue, devant moi, et que j'ouvre de gros yeux, que je tourne la tête pour ne pas voir son corps. Comment réagirait-elle ? C'est sûr, elle commencerait par rire, puis elle me dirait bon, ça va, c'est plus drôle maintenant, on a compris où tu veux en venir, les plaisanteries les plus courtes, etc. » Elle continuait de parler, de boire du café, de croquer dans sa tartine, de se frotter le nez, de remuer sur son siège, tranquille, bavarde, de se racler la gorge, avec sa tête du matin, pas bien coiffée, pas coiffée du tout, même, avec le chat sur ses genoux, et puis elle a mis une paire de lunettes de soleil parce qu'elle était face au soleil qui l'éblouissait, et là il s'est dit ça y est, je ne sais plus qui c'est cette fille, qu'est-ce que je fais là, ou qu'est-ce qu'elle fait là, qui est-ce ? Alors elle s'est arrêté de parler, l'a regardé bizarrement, elle a baissé ses lunettes de soleil, lui a demandé pourquoi il la regardait comme ça, si ça allait, il a fait oui de la tête, et il a tourné la tête vers le jardin. Il a croisé le regard de la chienne qui l'observait, il s'est levé, il est allé la caresser, sentir l'odeur de ses poils, elle lui a léché le visage, c'était bien elle, c'était bien lui, il y avait un très beau cumulo-nimbus au-dessus d'eux mais il faisait très beau et déjà chaud. Il n'osait pas se retourner vers la femme. Impossible…

(…)