mercredi 28 janvier 2015

Résurrection (8)


La question était : Jusqu'à quand un homme dont la femme perd la mémoire chaque jour pourra-t-il lui dire qu'il l'aime. 

Chaque matin, il devait lui expliquer à nouveau qu'il était son mari, comment il s'appelait, combien d'enfants ils avaient eus, où ils s'étaient mariés, où ils habitaient, quel était son travail, quelle était sa chanson préférée et ce qu'elle aimait manger au petit déjeuner. Demandons-nous s'il s'agissait là de pure répétition, ou, au contraire, d'un jour qui chaque matin prend l'aspect de ce qu'on pourrait appeler un événement, une catastrophe, un désastre, le neuf perpétuel. Ce n'est pas une question si simple qu'il y paraît. Comment elle allait réagir aux informations toujours semblables pourtant qu'il lui donnait, il n'en savait jamais rien. Allait-elle se laisser embrasser, fondre en larmes, ou partir en courant dans la rue en chemise de nuit ? Il l'aimait, il la désirait encore, mais jusqu'à quand ? Jusqu'à quand peut-on désirer une femme qui ne sait pas qui vous êtes, qui n'a pas le souvenir de vos caresses, et qui n'a pas non plus le souvenir de sa propre jouissance ? Un telle femme est obligée de faire confiance à des inconnus, en permanence, des inconnus familiers. Qui pourrait vivre en permanence dans un monde inconnu ? Et qui pourrait aimer une telle femme, qui vit dans un monde radicalement différent du nôtre, fondé sur la répétition, le changement progressif, la reconnaissance, l'identité ? Peut-on aimer une femme qui n'a, au sens propre, pas d'identité ? Chaque matin, le même inconnu… mais comment être certain que c'est le même, tromper son mari avec lui-même, jour après jour ?

Ils étaient allés dîner dans le village d'à côté, à cinq kilomètres. Barbara était venue de Paris pour accorder son piano. Le patron de l'auberge écoutait Louis Couperin, que jouait Gustav Leonhardt. Elle portait un nom de roi, ils avaient fait l'amour en rentrant, dans la nuit glaciale. Sentant la main de l'accordeuse sur son sexe, il avait éprouvé un bref pincement, aigu comme le son du clavecin. Couperin et la Bourgogne, en hiver, cette rencontre au plus profond du temps français. Devant le feu, elle s'était déshabillée, ils avaient bu du cognac, le chat était venu se frotter contre les cuisses de la jeune femme. Le monde ouvrait ses bras, il faisait moins vingt, dehors. Ils ont dormi longtemps, ensuite, et le feu s'est éteint. Il ne savait rien d'elle, seulement qu'elle jouait du jazz et qu'elle portait des collants, et qu'elle était américaine. Il aurait pu l'oublier, si le tempérament mésotonique n'avait creusé en lui sans qu'il y prenne garde une veine toujours vive, comme un léger déséquilibre au charme puissant, fait pour revenir. 

« Qui êtes vous ? » « Je suis Louis Couperin. Et vous ? » « Je m'appelle Barbara, ou Christine, ou Raphaële, je ne sais plus au juste. Que faites-vous chez moi ? » « C'est vous qui êtes chez moi, Madame, et je vais donner des ordres pour qu'on vous habille. » Anna-Maria, la petite cousine anglaise, l'avait accompagné au jardin du Luxembourg, qu'il lui avait fait visiter, pendant que Céline était à son cours, aux Arts Appliqués. Ensuite il l'avait prise en photo, goulûment, à l'appartement. « Ne te rhabille pas ou je saute par la fenêtre ! » Elle courait dans tout l'appartement en riant puis s'était mise au piano et avait joué la premier mouvement de la première sonate de Mozart, nue, si nue que la musique débordait de ses cuisses, de ses bras, de son ventre, comme le lait bouillant de la casserole, elle en mettait partout, du Mozart, il allait falloir aérer longtemps après son passage ! « Et ça, tu connais ? »

Oui mais demain ? Pour celle dont la mémoire recommence chaque jour au même point, il n'y a pas de possibilité d'oublier, de passer à autre chose, puisque chaque jour elle va apprendre à nouveau qui elle est, ce qu'elle a fait, ce qu'on lui a fait, qui est mort. Le moteur tourne mais la voiture n'avance pas, c'est toujours le même paysage, bouclé, qui se referme sur elle, indéfiniment, le temps est une plaisanterie sinistre, qui l'a oubliée en chemin, elle a beau être dans le monde, le monde lui est inaccessible. « Mais je t'aime ! » C'est une information qu'elle reçoit. C'est comme si elle regardait la télé. « Il m'aime. » « Je suis sa femme. » Bien bien bien… Ils sont séparés par une vitre à l'épreuve du temps, à l'épreuve de l'amour. Demain il faudra recommencer. À quoi bon. 

Mais c'est vivre, ça. Elle a détourné la tête en pleurant. Maintenant elle rit de manière hystérique. C'est la vie, ça ? Il n'ose plus dire que oui, c'est la vie. Peut-être qu'il se trompe ? Comment savoir quand la chose commence réellement ? Faut-il faire son deuil de la vie, pour être dans la vie ? Il se lève et sort de la pièce, elle va le rendre fou. Mais il revient, la déshabille, met sa tête entre ses cuisses et respire profondément. Elle le laisse faire sans réagir. Toujours cet étonnement extrême : comment une femme peut-elle être aussi désirable, même dans les moments où elle est froide comme une truite morte ?

(…)