vendredi 30 janvier 2015

Résurrection (9)


La jeune fille était seule toute l'année, dans cette station service perdue dans les Highlands. Elle regardait les cerfs et les hommes passer, ces derniers en voiture, les autres, la nuit, sous sa fenêtre. Elle parlait peu, mais elle chantait souvent, en particulier dans son bain. On va toujours chercher trop loin ce qui se trouve sous notre nez, et qui est en général bien plus intéressant que l'exotisme le plus échevelé. 

Ce matin-là, il s'était réveillé en faisant une découverte sensationnelle. Il était soudain capable, les paupières baissées, en dirigeant ses yeux vers une espèce de fenêtre haute, située approximativement au niveau des sourcils, de percevoir spontanément, sans aucun effort ni aucune volonté, tout un spectacle étonnant, avec des personnages, des situations, des décors, exactement à la manière d'un film. Ce n'était pas du ressort de l'imagination, ni de celui du rêve, non, c'était autre chose, qu'il n'avait jamais vu auparavant. Il fit plusieurs tentatives, et à chaque fois, dans cette même fenêtre, assez mince en hauteur mais très étendue dans la largeur, les images apparaissaient à nouveau, dans des tons sépias, mais tout de même assez nettes. 

La biche, aperçue par la fenêtre de la chambre, éclairée par une lampe de poche, silencieuse, hésitante, qui se sait observée mais qui ne fuit pas pour autant, qui ne regarde pas celle qui l'observe, mais dont on sent bien que tout son corps est sensibilisé à l'extrême, disposé là comme un film ultra-sensible qui mesure l'attention de l'autre avec précision. 

Il aimait ce genre de film où l'on a peur du début jusqu'à la fin, mais d'une peur qui n'est que la hantise poussée à l'extrême que quelque chose arrive, que quelque chose vienne déranger le rien qui se trouve de l'autre côté de l'écran, de l'autre côté de la vitre, qu'un événement vienne briser l'étoffe mince et fragile qui déroule sa trame paisible, évanescente, à la limite de l'existant, du tangible. Pas de couleurs vives, pas de bruits inutiles, pas de pétarades, juste la vie qui persiste malgré tout, pas de conflits, pas de cris, pas de sentiments, pas de coups de théâtre, seulement le temps qui passe sur les êtres, et ceux-là qui s'excusent presque d'exister. 

En dire le moins possible, ça elle savait le faire. Elle était une sorte de paysanne parisienne, très à l'aise partout mais avec un quant-à-soi très seyant, et même sexy. Elle ne commentait pas, presque jamais. Ses paroles étaient destinées à l'action, sauf quand elle avait bu. Le vent, les bruyères, la mer, ses doigts secs, l'immensité autour d'elle, rien n'avait l'air de la dépayser, elle se tenait là comme deux mesures de Webern à la terrasse d'un café, naturellement atonale mais d'une atonalité tranquille et sans complexe.

Dans le fond, c'était ça, le souci, ces gens qui veulent que quelque chose arrive, que ça change, que ça bouge, que ça se transforme, que ça évolue, qu'on aille quelque part, qu'on sorte le soir et le matin, qu'on parte en vacances, qu'on divorce, qu'on change de coiffure, de lunettes, de manteau, de look, de langue, de musique, qu'est-ce qu'ils pouvaient nous emmerder, nous fatiguer, ah, si on pouvait les mettre dans un monde à part, entre eux, avec toutes les commodités de la vie moderne, avec les avions, les mobylettes, les TGV, les yachts, les remonte-pentes et les abonnements au spectacle, les drones et les tondeuses à gazon, qu'est-ce que ce serait bien, et nous on serait là, tranquilles, il ne se passerait plus rien, rien du tout, pas de concerts, pas de fêtes, pas de défilés, pas de bruit, pas d'expositions, pas de quinzaine commerciale, pas d'élections, pas d'alternance démocratique, pas de campagne électorale, surtout, pas de publicité, pas d'éclairage la nuit, la nuit on dort, oh là là le monde merveilleux, plus besoin du paradis et des vingt-deux vierges, on est là, sur le fauteuil dans le jardin, on fume une clope, on boit un petit coup, même pas, on regarde les feuilles qui tombent, les lézards au soleil, le chien qui dort, la chèvre qui broute et on se dit : je suis heureux ! Pas nomade pour un sou, le vieux. Juste se lever pour aller pisser, et encore. Assis.

Avoir un chien avec soi, et c'est tout.

(…)