jeudi 15 janvier 2015

Résurrection


C'est arrivé un lundi, dans l'après-midi. Debout dans la baignoire en train de se vider, il était en train de s'essuyer le haut du corps, tout en urinant paisiblement. Tandis qu'il passait la serviette éponge dans ses cheveux, son regard était fixé sur l'endroit où elle se tenait toujours, dans ces moments-là, penchant la tête sur le côté droit, les oreilles cassées, observant avec une sorte de surprise calme ce jet qui sortait du milieu de corps de celui qu'elle couvait du regard. C'était une sorte de cérémonial quotidien, pourtant, mais elle semblait toujours surprise, quand le bruit du liquide doré lui faisait baisser les yeux, de sa tête vers son ventre. C'était en tout cas le signal que le bain était terminé, et qu'on allait pouvoir changer d'activité, sortir, aller au jardin, dans le bureau, ou aller courir avec les chiens d'à côté. Ce lundi-là, alors qu'il était sur le point de faire couler un peu d'eau pour se rincer le bas de corps, son regard s'appesantit, s'arrêta sur le carrelage, près de la porte, où elle se tenait d'habitude. Il arrêta son geste. Continua à regarder. Regarda encore. Regarda mieux. Plus.

Elle se tenait là. Calme. « Ich bin der Welt abhanden gekommen » Silencieuse. Attentive, comme toujours. Rien n'avait changé. Elle était là où elle devait être. Rien ne semblait attester qu'il y avait eu, qu'il aurait pu y avoir la moindre interruption dans le monde qu'elle lui proposait, ce monde d'amour et de douceur auquel il appartenait, à travers elle. Les fils avaient tenu. Ils étaient, tous les deux, sains et saufs, entiers, ils étaient tous les deux, du même monde, du même temps, du même élan calme, Ruh, du même désir, de la même sérénité, du même apaisement. Dans le même chant, ils flottaient, éternels et pacifiés.

Il finit de se rincer, de se sécher, il s'habilla. Déjà elle lui montrait la porte, alors qu'il enfilait une veste. Ils allaient sortir, comme ils l'avaient fait des milliers de fois. La main sur la poignée de la porte, il la regarda, elle lui rendit son regard, ce regard de confiance qu'il connaissait si bien.

Seulement, au dehors, dans ce monde qu'ils partageaient avec d'autres, elle était morte. Elle avait été morte. Comment allait-il se justifier ? Comment allait-il présenter cette nouvelle compagne, identique à celle que les autres connaissaient ? Comment allait-il la nommer ? Lui qui avait toujours proclamé qu'il ne voulait plus de chien, plus d'autre chien, comment allait-il justifier ce qui ne pourrait manquer de passer pour un parjure ? Comment trouver une nouvelle place dans cet ancien monde, ignorant et aveugle ? Il sut, à ce moment-là, il comprit que c'en était fini du mensonge, qu'il ne pourrait plus jamais mentir sur la réalité qui insistait en lui, qui s'était frayé un chemin jusqu'à la surface et qui ne se laissait plus défaire par la rumeur du monde.

Rien n'avait changé ? C'est bien ce qui allait lui poser de gros problèmes dans sa vie de tous les jours ; dans leur vie de tous les jours, devrais-je dire, car ils étaient deux, là où on n'en attendait qu'un. La première promenade se fit donc de nuit, quand le risque de rencontrer des connaissances était assez mince. Et puis après tout, même si quelqu'un apercevait une silhouette dressée sur la banquette arrière de la voiture, on pourrait toujours répondre qu'il s'agissait d'une ombre. Une ombre c'est une ombre, on peut toujours se justifier d'avoir une ombre attachée à soi. Il n'y que la Femme qui n'a pas d'ombre.

Pendant qu'ils roulaient tous les deux (il avait mis The Old Country, sur le lecteur de CD), une idée lui vint à l'esprit. Puis elle disparut aussitôt — il avait de plus en plus de ces absences, de ces choses qui lui traversaient l'esprit pour disparaître aussitôt, à peine les avait-il pensées. Elle revint aussi vite qu'elle avait disparu. Quand il tentait, toujours en vain, d'expliquer à ses amis qu'il ne voulait plus de chien, après elle, il était toujours exaspéré par cette idée du remplacement. On lui conseillait de vite "remplacer" le chien perdu, de vite en prendre un autre. Vite, vite, vite. Comme si l'urgence était de ne pas laisser d'intervalle vide, de ne pas s'habituer à l'absence, à la solitude, à la perte. Comme si cette situation était une sorte de maladie, ou de faiblesse, ou, ah oui, de complaisance. Vous feriez un heureux, lui répétait-on sur tous les tons. Eh, il le savait bien, qu'il pourrait "faire un heureux" ! Où avait-on vu qu'il était une sorte de philanthrope, de type occupé à faire le bien autour de lui ? On ne pouvait vraiment pas dire que sa vie était orientée selon cet axe-là, même si, il le reconnaissait lui-même, les chiens en général lui étaient de plus en plus sympathiques. L'idée qui lui était venue soudain, en conduisant dans la nuit d'hiver, était qu'on allait le prendre doublement en défaut, car lorsqu'il paraîtrait devant ses amis avec sa "nouvelle" compagne (oui, compagne, pourquoi ne pourrait-on pas dire ça), non seulement il aurait "repris" un chien, mais, en plus, ce serait exactement le même, ce qui revenait à donner raison à ceux qui veulent à toute force remplacer les choses et les êtres qui disparaissent. Et il serait vain, bien entendu, de leur dire la vérité, de leur parler de résurrection, puisque pas un ne marcherait dans la combine. Il y a des situations, dans la vie, où c'est la vie elle-même qui vous force à mentir. On dirait même qu'elle se débrouille pour vous y amener, régulièrement, avec une opiniâtreté qui peut désespérer, dans ces sortes de situations où vous devez mentir, sous peine de finir à l'asile. C'est un peu comme si la vie se moquait d'elle-même. On voudrait être un honnête homme, ne jamais mentir, ne jamais, surtout, travestir sa pensée, sa morale, mais le fait même de le vouloir nous conduit dans ces sortes d'impasses logiques qui nous forcent à briser nos propres limites, à sortir au-dehors de soi pour pouvoir y rencontrer les autres, dans ce dehors, on voudrait se consacrer à cette vérité qui est silence, demeure du désir et de la douleur, on voudrait fermer les portes à clef, mais on ne sait pas le faire dans le monde qu'on doit partager avec autrui.

(…)