mardi 3 février 2015

Résurrection (10)


La mort est sans doute le fait d'être plein de soi-même. 

La fatigue d'être soi, quand elle se confond avec la fatigue tout court, avec l'épuisement, quand plus rien ne peut les distinguer, il avait connu cet état, une fois dans sa vie. En écoutant ce prélude de Franck lui revenaient ces accès de terreur, sur l'autoroute, quand des crises d'angoisse mortelles le faisait s'arrêter précipitamment sur la bande d'arrêt d'urgence, au sortir d'un tunnel ou après le franchissement d'un pont. Être auprès de celle qui souffre, ne jamais lâcher sa main, ne jamais dormir, être toujours sur le pont, se lever autant de fois qu'il le faut dans la nuit, revenir encore et encore, pousser les volets, les refermer, refaire le lit, nettoyer, attendre, attendre, attendre, faire à manger, donner à manger, faire les courses, monter les escaliers quatre à quatre, attendre encore ceux qui disent venir et ne viennent pas, oublient de téléphoner pour se décommander, être à l'affut des bruits, des signes, de l'absence des bruits rassurants, tenir tout de même son journal, par bribes, dès qu'on le peut, supporter les mauvaises odeurs, avoir mal au dos, aller fumer rapidement une cigarette dehors, tenir tête aux imbéciles, à ceux qui veulent vous voir flancher, qui voudraient que vous vous soumettiez, que vous acceptiez, discuter encore et encore avec les médecins, les écouter ne pas vous écouter, contourner les interdits, les habitudes, les coutumes et les imbécilités de tous ceux qui veulent que vous ne soyez pas là, que vous dérangez, les nausées, les spasmes, les moments où l'on devient fou, de rage, de désespoir, d'hébétude, de solitude, d'amour et de fureur, et surtout le refus, le refus obstiné, à n'importe quelle heure du jour ou de la nuit, le refus brutal, violent, minéral, de céder, de capituler, de baisser la garde, de tourner le dos, d'aller se coucher et de dormir jusqu'à trop tard, il avait connu cet état de guerre permanente qui sauve de la mort, qui vous expulse de vous-même, qui vous retourne le corps comme un gant, vous vide comme un utérus qui se décharge enfin d'une vie qui ne lui appartient pas, de la vie nécessaire et hésitante, et ce puits sans fond dans lequel un cœur solitaire est lancé à toute volée sans aucune considération ni compassion l'avait débarrassé de toute empathie suspecte envers le genre humain tel qu'il est habituellement imaginé.

Elle lui avait dit plusieurs fois. « Tu dois apprendre à te passer de moi. » C'est le genre de choses qu'une mère doit dire à son fils et les fils n'écoutent pas ce genre de choses puisque les choses qu'on doit dire ne sont pas faites pour être écoutées. Tu es tout pour moi mais je vais quand-même partir, qui peut dire, qui peut entendre ce genre de choses, un monstre, un fou, un menteur ou un sourd… La vie est une fugue perpétuelle dont l'antécédent finit par devenir le conséquent : il était devenu le père de sa mère,  elle qui avait été par accident la mère de ce fils qui ne serait jamais père. Se sauver de la mort en l'accueillant chez soi, voilà  ce qu'il avait expérimenté et qui l'avait mené aux confins d'une folie rédemptrice. Contre la mort de la lumière il avait dressé en lui un tableau plus noir que la nuit, mais les murs de cette prison étaient des phrases interminables et sans césure qui le ceinturaient et lui maintenaient la tête sous terre. Il avait été déjà inhumé, il était déjà près d'elle, dans le caveau il l'avait précédée et elle allait à nouveau, après un dernier cercle dans le temps, le rejoindre, encore, dans l'éternité, et même revenir près de lui, l'autre et le même, le sujet et le contre-sujet, pour une ultime coda, ou strette, dix années supplémentaires de bonheur offert pour qu'il parvienne, enfin, à comprendre ce qu'il était en train de vivre, ou peut-être vaudrait-il mieux dire, de dévivre.

Elle était venue se blottir contre lui, à la tête du lit, posant son museau sur son épaule, elle était restée un long moment comme ça, sans bouger, silencieuse, il ne la regardait pas et elle ne le regardait pas non plus, ils se tenaient là tous les deux, face au sud, en sachant ce que signifiait ce moment, qu'il s'agissait de creuser dans le temps une sorte d'abri intangible où ils pourraient revenir et revenir encore quand le temps les aurait séparés, il sentait son souffle léger, tout près de son oreille, il savait que ce souffle était celui de la fin, qu'il se faisait rare, qu'il était un souffle qui n'avait plus rien de spontané, qu'elle devait maintenant activement le produire et le maintenir, et elle le faisait pour lui, que c'était son adieu discret et sans pathos et que ce moment ne se reproduirait pas.

Elle allait bientôt se remplir d'elle-même, trop, jusqu'à en étouffer, et le souffle qui lui manquerait alors passerait dans celui de celui qui l'aimait…

(…)