samedi 7 février 2015

Résurrection (11)


On peut raisonnablement penser que le jour de sa propre naissance est un jour important. Mais, le jour de sa propre naissance, que s'était-il passé ? Il était venu au jour, comme on dit, vers quatre heures de l'après-midi, un mardi. Le jeudi précédent, Jeanne Bourgeois, dite Mistinguett, était morte, et le dimanche précédent, le premier jour de l'année, Christine Lagarde était née, en cet hiver extraordinairement froid. Deux semaines après, la régie Renault allait sortir la Dauphine, petite berline quatre portes et quatre cylindres conçue par Fernand Picard, qui deviendrait la voiture la plus vendue en France jusqu'à 1961, et nommée ainsi parce que "la reine des ventes" était alors la 4CV. Elle montait à 115 km/h et avait une boîte à trois vitesses. Elle pesait 630 kg. Quelques années plus tard, Renault améliorera la Dauphine qui deviendra l'Ondine, connue aussi sous le nom de DeLuxe, à quatre vitesses et siège avant inclinable. Il était né le 10 janvier, et il était né seul, enfin, seul avec sa mère, quand-même. Elle s'est débrouillée toute seule, ils s'étaient débrouillés seuls, dans cette clinique qui se trouvait un peu à la sortie de la ville, en direction de Vallières et du val de Fier. Comme sa mère avait accouché un certain nombre de fois auparavant, cinq fois en tout, dont deux fois des jumeaux, elle avait un peu l'habitude, et ça s'est passé comme lettre à la poste. C'est en tout cas ce qu'elle lui a dit, employant même pour l'occasion une étrange expression : « Tu es né comme un grand soleil ! » qu'il a toujours eu du mal à comprendre, mais qui semble indiquer tout de même que cet accouchement n'a rien eu de douloureux ou d'effrayant, malgré les conditions minimales dans lequel il eut lieu. Tout est possible, quand on arrive dans ces conditions. Les hivers froids, il avait toujours aimé ça. Le soleil d'hiver, voilà sa définition du bonheur. Il se revoit un matin, rentrant chez lui, avec un xylophone sur le dos, dans le dernier tournant qui précèdait la route qui mène à la maison. Quelques minutes auparavant, à la gare, le train ne s'était pas arrêté. Pas vraiment, en tout cas, et il lui avait fallu se décider à sauter en marche sur le quai glacé, lançant d'abord son sac, puis sautant avec le xylophone ; un miracle qu'il ne se soit pas étalé sur le verglas, devant la petite gare à peu près déserte. Il rentrait d'une tournée dans laquelle il avait accompagné un chanteur occitan, et sur la route, dans le dernier tournant avant la maison, il avait en tête un fado d'Amalia Rodriguez, il marchait d'un bon pas, il était pressé d'arriver, de prendre un bon petit déjeuner, il avait à la fois froid et chaud, le soleil était encore bas, l'air transparent, sec, le ciel était d'un bleu coupant, et il avait été heureux comme jamais dans sa vie, juste à cause de ce soleil et de ce fado, dans le froid de l'hiver, ou peut-être pour des raisons qu'il ignorait complètement, allez savoir. Il y a des gens qui aiment la nuit, parce qu'elle leur donne l'impression que tout est possible, mais les matins, les matins clairs où l'on rentre chez soi, comme le soldat de l'Histoire de Ramuz, avec son instrument sur le dos, avec les maisons qu'on connaît, qui sont comme des cailloux sur le chemin, avec la mère Jacquier qui vous regarde comme elle regarderait un revenant, c'est encore mieux que la nuit, c'est une sorte de nuit claire où tous les chats sont des soleils noirs. Depuis, il avait compris que toutes les naissances ne se ressemblent pas, et qu'il y en a qui hésitent à sauter du train en marche, qui restent là, à la portière ouverte, à voir le monde glacé défiler devant eux sans oser y mettre un pied.

Avoir un chien avec soi (et c'est tout). L'été avait été de courte durée, elle avait été morte (les odeurs, c'est ce qu'il y a de plus important). La ville était plongée dans le soir qui vient, et sur le quai les devantures des magasins étaient éclairées. Comment allait-il se justifier ? Elle était née le 10 septembre 2001, quand-même. The Old Country, ou les Bunte Blätter, par Richter, dans la voiture. Vous feriez un heureux. Encore ? Silencieuse. Attentive, comme toujours. Rien n'avait changé ? Le piano est un peu désaccordé, comme si les mains de Richter étaient trop méchantes, trop aiguës, et même cette sonorité un peu brisée, un peu ébréchée, lui plaît. Il fait froid, ils sont seuls avec Schumann, avec ces quelques feuillets dépressifs, éparpillés, qui les suivent. « Elle est avec moi. » Il est né avec elle. Encore aujourd'hui, ils sont seuls, invisibles, vraiment c'est comme s'ils avaient déjà quitté ce monde.

« Mais peut-on être fier de ce qu'on est ? C'est ridicule d'être fier de ce qu'on est, on n'y est pour rien, justement. Toutes ces prides, c'est à vomir. — On ne se comprend pas. Moi il me semble au contraire qu'on doit être fier de ce qu'on est, même s'il n'y a aucune raison particulière de l'être. On est fier de la part de donné qu'il y a en nous, ou de reçu, si tu préfères. On n'a pas le choix, on doit en être fier, parce qu'on l'a reçu et que ça ne nous appartient pas. On ne décide pas de ces choses là, on ne juge même pas, on prend avec soi, on comprend, et ensuite on passe… à ceux qui viennent après. — Il me semble justement que tu es très mal placé pour en parler, toi qui n'as pas d'enfant. »

Le chien conserve ce qui est. Il aime la routine. Ce n'est pas pour rien que sa figure est si attachée à la demeure de l'homme, qu'il la garde. C'est un enfant qui a les prérogatives et les goûts d'un vieillard. Plus qu'un enfant sage, c'est un sage enfantin. Même quand il joue, et il aime jouer, il fait passer le soin pour son maître avant son plaisir, il reste attentif à ne pas blesser, à ne pas dépasser les bornes, il n'en fait pas trop, et il fait passer l'homme avant lui, il est conscient de son rôle, son être ne se dilate jamais jusqu'à prendre le pas sur la relation qu'il entretient avec celui qui l'a choisi. C'est le contraire d'un enfant gâté. On dit d'un vin qui va s'améliorer avec le temps qu'il s'agit d'un vin de garde ; un chien est un animal de garde : plus il vous connaît plus il vous aime, c'est tout le contraire des hommes et des femmes.

Bürg était mort cet hiver-là, lui avait-on appris, plus tard. Ensuite, ils avaient eu Laïka, cette chienne fauve qui préfigurait Luna (même gabarit, même pelage), et qu'il avait connue, elle, tout enfant. Laïka, la chienne de l'espace, la chienne sacrifiée par ces salauds d'hommes qui pensent toujours qu'ils ont le droit de sacrifier les animaux, et même, peut-être, que les animaux ne sont sur Terre que pour que l'homme les sacrifie. Ils étaient allés entendre Pierre-Laurent Aimard au Grand Théâtre de Provence, à Aix. Comme il ne voulait pas laisser la chienne à la maison de la femme, qu'elle connaissait, mais où elle n'était tout de même pas chez elle, il avait décidé de la laisser dans la voiture, durant le temps du concert. Il avait trouvé une place dans un endroit calme, un peu à l'écart, et elle était restée volontiers dans sa voiture, comme à son habitude. C'est seulement après, en sortant du théâtre, qu'il a pris conscience de ce qu'il venait de faire, et ils ont pressé le pas en direction de la voiture. La chienne était là, elle ne manifestait même pas d'impatience à être délivrée, elle alla seulement uriner un long moment avant de remonter en voiture avec eux et de reprendre le chemin de la maison. Il en avait fait des cauchemars, après, imaginant que des fumiers auraient très bien pu s'amuser à mettre le feu à l'auto, le chien à l'intérieur ayant été, évidemment, une motivation supplémentaire, il en avait bien conscience. Il les connaissait bien, ces raclures, il les voyait à l'œuvre, tout le monde les voyait à l'œuvre, mais personne n'avait l'air de vouloir croire ce que les yeux voient, tout le monde faisait comme si ce genre de choses n'arrivaient pas vraiment. Quand il avait dit sa frayeur à la femme, elle s'était récriée, sur le mode : mais pourquoi vois-tu tout en noir, mon Dieu ! Pourquoi exagères-tu toujours ? Tu imagines toujours le pire, c'est effrayant ! Il n'avait rien dit. Il avait préféré se taire car il sentait que la colère allait monter très vite s'il commençait à répondre, s'il prenait la peine de démonter la peur panique qui, en face, prenait la pose avantageuse de la sagesse, et il commençait à avoir une grande habitude de ce nouveau mécanisme de défense se répandant comme une maladie contagieuse parmi ses semblables. La plupart du temps, les inconscients sont les plus trouillards, leur inconscience n'étant qu'une des manifestations infantiles de leur frayeur. Ils imaginent qu'en ignorant le danger ils le mettent à distance, ils le neutralisent, ils le font disparaître derrière leur petit doigt dressé comme une lanterne phallique ridiculement brandie comme un sabre dans la nuit, et ils vous en veulent toujours beaucoup de leur rappeler qu'ils vont nus et sont grotesques.

Oui, parfaitement, entre les expériences médicales sur le vivant, la torture gratuite, et le sacrifice religieux, il voyait un lien très puissant, un lien qui avait traversé le temps et qui peut-être fondait l'humanité, la dressait contre le vivant : à mesure qu'elle s'accaparait le vivant, cette humanité, elle le défaisait de l'autre main, c'est ce qui marquait très nettement ce début de siècle.

« Alors pourquoi revenir ? » Tu ne comprends pas. On ne revient jamais dans le même monde. As-tu vu Richter entrer en scène ?

(…)

(à Madame Danielle Borer)