lundi 16 février 2015

Résurrection (12)


Un jour d'absence au monde. Un monde d'absence au jour. Voilà le cadeau de départ de ceux qui nous quittent. Est-on seul, quand on vit seul avec un chien ? Est-il seul aussi, lui, à côté de nous ? La question peut paraître banale à tous ceux qui vivent au sein d'un couple, mais elle ne se pose jamais lorsqu'on partage sa vie avec un animal, avec une bête. Il n'existe pas de dispositif plus efficace qu'un couple pour éprouver la solitude. À chaque instant de bonheur, vous comprenez que ce bonheur n'est qu'un trompe-l'œil, qu'un retard (ou une avance) pris sur la solitude, la solitude qui est le temps réel, le temps éternel, le temps de la tombe. Tous ces moments de plaisir qui nous mettent à l'abri de la mort, nous savons bien, même au moment où nous les vivons, qu'ils n'empêcheront rien, qu'ils sont aussi solides que le caractère tracé dans le sable que la vague va effacer, qu'ils n'existent que dans notre imagination, cette imagination qui accorde au présent un statut de réalité dont le temps abolit jusqu'au souvenir.

Il avait écrit, de sa petite écriture très serrée, ces quelques phrases sur une feuille volante qu'il avait ensuite brûlée, à même la table de la cuisine, puis il avait mis les cendres dans une enveloppe et était allé les jeter sur la tombe, en vérifiant par-dessus son épaule que personne ne l'observait. Il était resté là, les bras ballants, l'enveloppe à la main, pensant à ces noms qu'enfant il inscrivait sur des feuilles de papier à cigarette, et qu'il enfouissait dans les murs de la maison dans lesquels il avait fait des trous — les noms de ses amoureuses.

« Tu ne la feras pas revenir comme ça ! » La bêtise de cette phrase l'accablait. « Tu penses bien que… » Ainsi elle lui donnait la permission de penser et la fin de la phrase n'avait plus aucune importance. Encore qu'évidemment il ne s'agissait pas de pensée, mais plutôt d'une opération, au sens où additionner des nombres, par exemple, permet d'arriver à un résultat. Additionner des ombres, ou plutôt les multiplier les unes par les autres, il sentait bien que cette occupation était la seule vraie justification de sa vie. « Tu perds ton temps ! » Il n'avait pas besoin qu'on lui en fasse le reproche, la perte de temps était pour lui une occupation à plein temps et il en était tellement conscient qu'il se sentait toujours comme un roi en un royaume dont les sujets n'auraient eu comme seul devoir que de rattraper le temps qu'il jetait à pleine brassée par les fenêtres. « Mais qu'est-ce que tu fais ? » Comment ça, qu'est-ce que je fais… mais j'attends ! Il se désolait de ne plus jamais connaître l'ennui, cet ennui désolant et désolé qui le terrassait littéralement dans l'enfance. La petite écriture serrée, précise, élégante mais sans aucune pose, était celle du père, de ce père qui lui parlait de son "oppression" — il n'employait pas le mot "angoisse" —, cette angoisse dont il ne s'était débarrassée lui-même qu'en abandonnant son droit à l'ennui, ce suffoquant plaisir des âmes trop vieilles pour la vie.

Du cirque glacé qui les a faits prisonniers ils ne peuvent s'évader qu'en combattant, qu'en perdant leurs bois, desquels ils font ensuite un escalier qui leur permet de remonter à la surface des choses. Ils ne savent pas que la prison de la solitude est la seule demeure de laquelle s'échapper condamne à une torture qui conduit à la folie.

« Mais je ne veux pas la faire revenir, je veux la rejoindre. — Eh bien ce sera sans moi. — Parce que tu crois qu'on peut être ensemble, peut-être ? — On avait tout, on avait tout et on a tout dilapidé. Tout était là, avec nous, en nous, entre nous. Tu m'écoutes ? Tu sais que j'ai raison ! Les gens ne savent pas de quoi tu es capable. Ça me fout en l'air. Tu crois peut-être que tu es un héros de bande dessinée ? Tu crois peut-être que je vais attendre là, comme ça, jusqu'à la nuit des temps ? — La fin des temps… — Pardon ? — La fin des temps, tu veux dire la fin des temps. — Si tu veux, la fin des temps. Tu m'écoutes ou tu fais le con ? Parce que moi je te parle, tu vois ! Je te parle de toi, de moi, enfin de nous bordel. Ça t'intéresse, au moins ? — Bien sûr. — On ne dirait pas. Tu sais ce qu'on dit de toi ? — Non, mais je m'en fous. — C'est faux, tu ne t'en fous pas, c'est faux, tu m'énerves, mais tu m'énerves ! — Bon, alors que dit-on de moi ? — T'as raison, on s'en fout. C'est pas le problème, c'est pas du tout le problème. Le problème c'est moi. Tu n'es pas un super-héros, je ne suis pas Pénélope, on ne va pas rester là à crever sur place, si ? — Pourquoi me parles-tu de Pénélope ? — Ne fais pas diversion. Je te parle de ce qui est important, tu comprends, important, tu comprends ce mot ? — Évidemment que je comprends… — Bon, alors ne m'interromps pas, avec tes digressions continuelles, ne fuis pas les problèmes, pour une fois, je t'en prie, tais-toi et écoute-moi. — J'ai l'impression de ne faire que ça. — Tais-toi. Laisse-moi parler. — D'accord. — Tais-toi ! Je ne sais plus ce que je voulais dire. C'est ta stratégie, tu m'empêches de penser, tu es trop là, tu es beaucoup trop là, tu prends trop de place, et en même temps tu te caches, tu ne dis jamais rien de ce que tu penses, tu n'as aucune ambition, tu ne cherches pas à te faire connaître, c'est insupportable, tu comprends, c'est très pénible, vraiment pénible, c'est comme si tu me disais que je ne vaux pas la peine que tu te bouges le cul, tu comprends, ça ? Et moi, là-dedans, hein, et moi, je suis quoi, je suis qui, je sers à quoi, je vaux quoi, pour toi, je ne suis pas assez intelligente, c'est ça, je suis trop conne pour comprendre que Monsieur ne s'intéresse pas vraiment à ce qui se passe, je suis au ras des pâquerettes, parce que j'ai les pieds sur terre, parce que je me préoccupe des comptes, des courses, c'est ça que tu penses, mais dis-le, je sais bien que c'est ça que tu penses alors vas-y. Tu pouvais pas la donner, cette interview, hein, tu pouvais pas, non, c'était trop dur, ça t'aurait empêché de rester comme un con à regarder tourner la machine à laver, ça t'aurait fatigué de donner cette interview, vraiment, ça t'aurait tué, ça aurait ennuyé Monsieur, Monsieur avait mieux à faire, Monsieur avait son bain à prendre, quoi, faut comprendre, bordel, Monsieur est trop important pour répondre à six questions, il a autre chose à foutre, il faut qu'il aille traîner sur Facebook, Monsieur, il faut qu'il aille faire le beau, oui, ça c'est important, c'est vrai, et pendant ce temps-là, qui c'est qui répond au courrier, au téléphone, qui c'est qui fait tourner la maison, qui c'est qui lave les slips de Monsieur et repasse ses chemises, qui c'est qui ouvre le courrier que Monsieur a mis à la poubelle, et qui c'est qui commande les croquettes du chien sur Internet, hein, qui c'est ? — C'est toi ? — Nom de dieu, tu poses la question ? — C'était pour rire. »

Tes amoureuses, tu les emmures ! — Tu mélanges tout.

(…)