vendredi 5 juin 2015

Déserteur (temps mort)


Il ne se passe à peu près rien dans ce film, comme dans tous les films que j'aime vraiment. Paul est un déserteur, il quitte le bateau qui le faisait vivre, il est entre deux femmes, Rosa et Elisa, une Portugaise et une Allemande, qu'il aime l'une et l'autre. Lisbonne, la ville blanche, est la ville du temps mort, du désir et de l'absence à soi. Teresa Madruga a trois ans de plus que moi. Quand je l'ai vue sur l'écran d'un cinéma parisien, en 1983, elle avait donc tout juste trente ans. Sa voix m'a bouleversé. Tout son être m'a bouleversé. Ça ne s'explique pas. À cette époque-là, je vivais seul en Bourgogne, dans un minuscule village de quatre-vingt habitants. Je voyais toujours Christine, à Paris, où j'allais deux jours par semaine pour donner des cours de piano. Depuis 1977, on était ensemble, comme on disait alors, mais elle avait refusé de venir s'enterrer avec moi dans ce trou perdu, et son refus avait finalement été une bénédiction pour moi. Nous étions toujours follement amoureux l'un de l'autre, pourtant, enfin, je ne sais pas si nous étions amoureux mais nous avions l'un et l'autre follement besoin du corps de l'autre.  Chaque fois que nous faisions l'amour c'était une véritable frénésie. Je n'ai retrouvé cette violence, ce désir impérieux et ce plaisir (les trois choses mêlées) que longtemps, très longtemps après, avec Sarah. Les femmes qui aiment faire l'amour sont finalement peu nombreuses, Christine était l'une de celles-là. Je ne cesserai ma vie entière de lui rendre hommage pour le cadeau inestimable qu'elle m'a fait. Je ne parle pas de son corps, évidemment. Dans le même temps, je ne cesserai de me demander comment il se fait que si peu de femmes osent (ou parviennent à) se donner, comme l'on disait jadis — et il y a dans cette expression une force et une justesse merveilleuse dont la profondeur me revient aujourd'hui en pleine face.

J'ai revu ce film dans une sorte de transe. J'avais tellement peur d'être déçu, de ne pas retrouver l'émotion, la commotion cérébrale que j'avais éprouvée en 1983… Mais oui, tout est là, rien n'a bougé. J'ai retrouvé le jeune homme que j'étais alors, mêlé de soleil et de désir. Je peux presque dire que j'ai senti l'odeur de ces ruelles, de cette chambre, de la mer et des cuisses de Rosa. Rosa noire, Rosa butée et généreuse, Rosa femme, Rosa encerclée, Rosa modeste, Rosa puissante et odorante, féminine jusqu'au délire et à la perte. Je peux sentir la lavande, les draps, l'odeur de salles fraîches des cafés, celle du poisson sur les marchés, celle du savon bon marché et celle de l'eau de Cologne. Le Temps mort dans la vie c'est le creuset odorant de la Chance, la bénédiction de l'instant, le féminin qui suinte et qui vous parle de vous. J'y étais.