vendredi 12 février 2016

Wie aus der Ferne


Luna, morte. Inouï, mort. Pauline-Yvonne, morte. Robert, mort. L'amour, mort, mort, mort.

J'écoute l'élégie de Stravinsky.

J'écoute le concerto de Dvorak, par Richter et Kleiber. 

Il pleut.

J'entends la mort, partout, autour de moi. Je la sens, dans la chambre, dans la cuisine, dans le salon, je la lis sur Facebook, dans ces dialogues de sourds, dans ces mots dévitalisés, renversés, dans les informations ressassantes, l'islam, l'islam, et encore l'islam, c'est quasiment le seul sujet. Belle avancée du genre humain : tout ça pour ça. Les rois de France, la Révolution, Napoléon, Chateaubriand, La Fontaine, Racine, Clément Jannequin, Debussy, Chopin, Fauré, Cioran qui s'exprime en français, Pascal, Rameau, Fragonard, Watteau, Poussin, les Années folles, De Gaulle, Proust, la Gaule, les, Romains, les Grecs, Héraclite, l'Académie Française, Louis XIV, 1913, la bagarre au théâtre des Champs-Élysées, les Russes, Levez-vous, orages désirés, la Saint-Barthélemy, Paris, la Savoie, la Corse, les colonies, ce qu'on nommait dans ma jeunesse "l'ancien temps", tout ce qui passe, se passe, s'est passé, et repasse constamment, qu'on veut faire passer définitivement, tout ce monde englouti, pour en arriver là, à ce rien, sale, bête, bruyant, décoloré, laid, hurlant, brutal, grossier, puant ? C'est de ça qu'il est question, vraiment ? C'est dans ce présent-là qu'on prétend nous maintenir en vie ? C'est la "proposition" qu'on nous fait ? Vivr'ensemble avec ça, là-dedans, vraiment, c'est tout ce qu'on a trouvé ? Et c'est qu'il faudrait en plus le désirer, s'en réjouir, battre des mains ?

C'est à notre tour. On le savait, remarquez, que ça arriverait. On ne peut pas dire qu'on ne nous avait pas prévenu. Mais voilà, on est déjà au soir, tout près du noir. C'était court, ça n'a pas traîné. La mort revient au galop, dès qu'on s'installe un peu trop dans le vivant. Tu n'es que locataire, pas propriétaire. Tu n'as rien, tu ne possèdes rien. Et tous ces combats, toutes ces virulences, toutes ces affirmations, comme elles nous semblent dérisoires, un peu ridicules, ostentatoires, comme si l'on avait passé son temps à signer des bouts de papier auxquels on mettait le feu, l'encre pas encore sèche. C'est moi. Moi. J'ai existé, figurez-vous ! Mais à qui s'adresser, désormais ? Nous avons été des enfants, les enfants de nos parents, c'est à peu près tout ce qu'il reste de l'histoire. Et comme ils ne sont plus là, comme le monde qu'ils ont aimé n'est plus là, il me paraît plus que difficile de faire semblant de continuer à croire que tout cela avait un sens, qu'on allait quelque part. Vous avez des réclamations à faire ? Non, non, aucune. C'était parfait. Ne changez rien. Mais vous auriez pu… Oh oui, je sais, j'aurais pu. Il aurait fallu. Mais alors, il faudrait savoir ! Oui, il faudrait… Je sais. Il ne reste qu'une seule chose : la musique. Je ne comprends pas. C'est normal. Là s'arrête ce qu'il est possible de dire, d'expliquer. La musique, vous y êtes ou vous n'y êtes pas.

Il pleut. Ils sont tous morts. Nous sommes tous morts. Les livres nous tombent des mains. On entend vaguement le piano. Wie aus der Ferne