dimanche 17 février 2019

Weltanschauung



Parfois je suis pris de vertige devant tous ces gens qui se passionnent pour la politique, qui ont des références politiques, des souvenirs politiques, des théories, des rêves, des amitiés politiques, des rendez-vous, des bibliothèques politiques, des agendas politiques, des pronostics politiques, des blagues et des chansons politiques, un inconscient politique, et même une déco politique, dans leur trois pièces cuisine de la banlieue de Lyon.

J'ai dû rater quelque chose, c'est sûr, mais quoi ?

Quand j'avais dix-huit ans, j'ai accompagné un chanteur occitan (engagé, donc) pour une tournée et un disque, durant quelques semaines. J'avais à cette occasion rencontré des militants, la plupart communistes, dont beaucoup étaient charmants, mais qui avaient envers moi une méfiance instinctive, animale. J'étais l'irresponsable du groupe. Et moi, de mon côté, je ne pouvais pas ne pas les regarder comme s'ils souffraient d'une maladie incurable. Je les trouvais gentils, intéressants, fraternels, souvent même admirables, mais c'est comme s'ils avaient été atteints d'une maladie de peau et qu'ils sentaient mauvais. 

Jo était chanteuse. Son mari était son mari, en plus d'être communiste. Jo était folle, mais très sympathique. C'était la sœur du guitariste, ils habitaient à Albi. Elle faisait penser à une albinos, tellement elle était blonde. Tout son corps était translucide. Un bocal de blancheur. Elle était amoureuse de moi. C'était assez gênant. Elle était entre nous, les musiciens, et son mari communiste. Elle aussi l'était, mais on sentait bien qu'elle n'aurait demandé que ça, de ne plus l'être, au moins pour un moment. Pendant cette tournée, elle a senti son corps se décoller de la responsabilité communiste, mais ça n'a duré que trois ou quatre semaines. Elle a dû rentrer chez elle. Elle a seulement frôlé des irresponsables, et ça a mis le feu à son esprit.

Je me rappelle la barbe du mari de Jo. La barbe, en ce temps-là, ce n'était pas du tout la barbe qu'on connaît aujourd'hui. Pas du tout. Je me rappelle encore l'implantation des poils dans ses joues, autour de la bouche, je la vois très nettement. C'était une implantation politique. Ça ne le rendait pas plus beau, au contraire. Mais, être beau, il n'en avait rien à battre, le mari de Jo. Être beau, c'était irresponsable. Au mieux, c'était petit-bourgeois. Ou bourgeois. Enfin, je ne sais pas exactement, mais ce n'était pas bien vu. Ces gens-là avaient une responsabilité. On la sentait bien, elle était apparente, comme une poutre, ou un sac de charbon. Elle appuyait sur leurs épaules, leur responsabilité. Ils portaient une partie du monde sur leur dos. Alors que nous, les musicos, on étaient légers, limite on aurait pu s'envoler. Évidemment, ça plaisait aux nanas. Et je comprends, rétrospectivement, que les maris des gonzesses, ça devait les rendre fous. 

Dans la main des communistes il y avait le monde et ses problèmes. Dans nos mains à nous il y avait les nichons des femmes des communistes. Ça fait une sacrée différence. Je dis ça mais j'imagine que les communistes aussi pelotent les seins de leurs femmes communistes. Mais je ne sais pas pourquoi, je trouve que ça ne se voit pas. Les nibards de leurs femmes ne laissent pas de trace. Peut-être parce que les maris communistes ont trop de pensées dans leurs têtes ? Ils pensent trop fort au monde ? Au prolétariat ? À la lutte des classes ? À l'Armée rouge ? À Léon Trotski ? Non, je pense que dans leur tête, il y avait surtout une idée du bonheur. C'est ça qui faisait la différence. Ils savaient, eux, à quoi ça devait ressembler, le bonheur. Tandis que nous on n'en avait pas la moindre idée. Le bonheur, pour nous, c'était uniquement un beau cul, une belle bouche, une nana qui nous regardait avec des yeux de braise, un soutien-gorge par terre. C'était ça, le bonheur. On n'était pas trop exigeant. 

C'est sûr que quand on se retourne sur son passé, comme je viens de le faire là, on est un peu complexé. On se dit : merde, je suis passé à côté des grandes questions sans même les apercevoir. C'est un peu la honte. 

Par exemple, ce soir où on avait joué en première partie de Paco Ibanez dans une ville du Tarn-et-Garonne, on aurait pu partager les frissons des nanas qui étaient là, je parle des frissons politico-sexuels. On aurait dû. Le climat s'y prêtait. Et en plus il était sympa, Paco. Mais non, tout ce qu'on a vu, c'est trois ou quatre filles qui étaient baisables et baisantes. Enfin, j'exagère, on a quand-même communié, hein, faut pas non plus croire qu'on était des monstres, mais tout ça était tout de même assez connoté (comme on disait) par la gymnastique lente qui allait conclure la soirée. Notre idéal politique était tout empreint d'un réalisme charnel dicté par l'impératif de la reproduction de l'espèce. S'il n'y avait pas eu la pilule, à ce moment-là, le monde serait aujourd'hui très différent, et moi-même, je ne serais peut-être pas aussi préoccupé par ces histoires sordides de maltraitance dans les EHPAD. 

Quand est-ce que ça a commencé ? En quatrième, en cours d'anglais. La quatrième, ça a été le début des emmerdes. Le début du paradis, aussi. Jusque là, on était entre mecs. Et tout à coup, vlan, on se retrouve avec des filles, et à l'âge où leurs nichons commencent à grossir. Évidemment, c'est une révolution comme on en connaît peu dans une vie. 

À défaut de lui peloter les nichons, je tirais sur l'élastique de son soutien-gorge. J'étais assis juste derrière Évelyne, qui était au premier rang. La prof, Simone Desrobert (je vous jure que c'est son vrai nom) en avait une bonne paire aussi, et des lunettes, mais elle était vraiment pas canon. En plus elle avait une verrue énorme sur le menton qui me dégoûtait un peu. Elle m'aimait pas, Simone. J'étais un fils de bourgeois, ce qui, pour elle qui en pinçait pour la classe ouvrière, était un handicap énorme. À l'époque je ne savais même pas ce que ça pouvait bien vouloir dire, être de gauche ou de droite. C'est en quelque sorte à cause des seins de mes petites camarades de quatrième que j'ai découvert la lutte des classes. Simone m'a engueulé très durement devant tout le monde, et j'aurais dû lui en vouloir beaucoup. Au lieu de ça, je lui ai un jour rendu une sorte d'article journalistique dans lequel je racontais un concert de jazz auquel j'avais assisté, ce qui l'a mise dans une position délicate. Elle avait beaucoup aimé mon compte rendu, mais je restais tout de même un fils de bourgeois obsédé par les roberts. Simone, elle avait défrayé la chronique du lycée, parce qu'elle avait couché avec un membre d'un groupe anglais très célèbre à l'époque, qui s'appelait Soft Machine. (C'est exactement ça, une femme, quand on a quinze ans, c'est une machine molle. On n'y comprend pas grand-chose, mais la mollesse de la bestiole nous rassure un peu.) Quand elle a vu que je faisais la même chose que Mike Ratledge sur un orgue Hammond, avec une pédale wah-wah, elle a été bluffée. Le monde est compliqué, c'est sûr. N'empêche, Simone portait toujours des pulls moulants, ça je m'en souviens très bien. 

C'est marrant, parce que mon autre prof de langue, la prof d'allemand, Fraulein Saulnier, comme elle disait, elle aussi elle avait de gros seins. J'étais amoureux d'elle. Et, logiquement, j'étais le meilleur en allemand. Faut dire qu'elle avait inventé une méthode qui nous plaisait beaucoup. Par exemple, pour nous faire retenir les prépositions, elle avait toute une batterie de gestes destinés à les graver définitivement dans notre esprit. Elle était nettement plus classe que Simone, Fraulein Saulnier. Elle se tenait bien droite, ce qui faisait encore ressortir sa poitrine, et elle nous vouvoyait, alors que la Desrobert nous tutoyait. Donc, pour nous aider à retenir que la préposition entre se disait zwischen, elle collait sa longue main effilée, impeccable, bien droite, verticale, entre ses deux seins qu'on imaginait parfaits, à la fois ronds et lourds, tendres et arrogants. Tu parles qu'on n'a jamais oublié ça. Ma mère était venue la voir, pour lui dire que je l'aimais beaucoup. J'ai engueulé ma mère. Mais je ne lui pas raconté comment se disait "entre", en allemand. La question de la lutte des classes se posait beaucoup moins en allemand, même si c'est à ce moment là qu'Alain Dubois m'a parlé de Stirner qui, entre parenthèses, est mort la même année que Schumann. Le verbe "entrer" est entré dans ma vie par la porte grammaticale des choses, ce qui est une bonne manière de faire une percée vers l'inconscient, encore aujourd'hui, je n'en démords pas. Il fallait se colleter à la réalité, et celle-là se présentait sous son aspect le moins désagréable, le décolleté d'une prof de quarante ans. 

mercredi 13 février 2019

Occupé !


Dieu voulait entrer dans les
Toilettes pendant que j'y étais.
Je lui ai fait comprendre que c'était occupé
Mais il n'a pas tenu compte
De mon avertissement.

Il m'a dit : « Je suis partout chez moi »
Peut-être, que je lui réponds, mais
Faut pas te plaindre, après.
Alors, pour me faire pardonner,
J'ai mis le quintette de Brahms.

On s'est séparés bons amis.

mardi 12 février 2019

Restos du Cœur



Dans mon assiette il y a des frites et du sang. Je trempe les frites dans le sang, moutarde rouge qui me sort des trous de nez. C'est doux, amer, écœurant. Je vomis dans l'assiette.

Tout ça pour une parole que je n'ai pas osé prononcer ?

Il va falloir finir les frites et boire la bière chaude ; ah non, c'est de la pisse. On peut dire que je suis un petit veinard. Il y a tant de gens qui n'ont rien à manger. 

Poème pour elle



« Merde. Je suis malade. »

Le non-être, dans la pièce d'à côté,
comme un grand feu pâle et prétentieux.

Je n'ai pas grand-chose de plus
à dire que le silence.

lundi 11 février 2019

Précipice

Il y a quelques années, j'ai contracté une affection qui, sans être grave, est néanmoins invalidante. Au début, je n'y ai pas pris garde, je l'avoue. Je pensais me livrer de mon plein gré à un exercice de projection, ou de simulation, qui pouvait être amusant, consolant, ou instructif. Mais j'ai dû peu à peu me faire une raison : ma volonté n'était plus en cause. La chose se produisait désormais sans que je le décide ou le désire. 

Il m'est devenu impossible de voir une jolie jeune femme sans systématiquement l'imaginer avec trente ans de plus. À son beau visage se superpose immédiatement un autre visage, celui qu'elle aura dans quelques décennies ; son corps gracieux et souple s'efface sous celui qui sera le sien quand elle aura cinquante ou soixante ans. Ce qui n'était au commencement qu'un jeu est devenu une malédiction. J'aimerais me réjouir de la beauté qui m'est offerte, j'aimerais en jouir tranquillement, et sans arrières pensées, mais c'est devenu impossible. 

À peine mon regard se porte-t-il sur le visage de la belle que je vois ses joues se modifier horriblement, ses yeux s'enfoncer petit à petit dans leurs orbites, son cou, sa bouche, se tordre, son front et sa peau prendre un aspect qui la transforme absolument, et parfois, même, la rend méconnaissable. Il n'y a guère que le nez qui résiste un peu à la métamorphose, et ce n'est pas toujours pour le mieux. 

À peine mes yeux entrent-ils en contact avec cette jeune femme qu'une sorte de mécanisme infernal et invincible se met en branle. J'ai à peine le temps de l'apercevoir telle qu'elle est… déjà elle est telle qu'elle sera. Elle prend un coup de temps, comme on prend un coup de soleil. Elle est précipitée. Le temps ne l'attend pas. Il rend ce qu'on ne lui a pas encore donné. 

(La femme, comme la lune, possède deux faces. Et c'est parce qu'elle possède une face cachée, éternellement cachée (et que cette face cachée, toujours déjà là, ne varie pas) qu'elle peut se montrer à nous dans toute son innocente obscénité. Plus elle se montre, plus la femme cache ce qu'elle ne montre pas.)

Le temps des femmes n'est pas vraiment compatible avec celui des hommes ; on le vérifie chaque jour. L'horloge féminine est indexée sur la beauté, l'horloge masculine sur la puissance. La baignoire et l'automobile sont des véhicules qui se rencontrent rarement sans dommages. 

Je l'observe depuis un moment déjà. Je vois ses cuisses produire le mouvement qui la fait avancer sur le bitume. Le derrière suit, un peu à contrecœur. Le dos aussi. Et même les bras. Quarante années  ne se sont pas passées, mais le dos est figé, coagulé. On remarque surtout les fesses, molles, et la manière dont les pieds se posent sur le trottoir, à plat, comme s'ils avaient pour fonction de maintenir celui-là, de le fixer au sol. C'est la même femme. Alors tout a changé. Elle a oublié depuis longtemps celle qu'elle était quand elle avait vingt ans. Non, elle ne l'a pas oubliée ; c'est ce qui lui donne cette démarche grotesque. Elle n'a pas pu se défaire de ses souvenirs. Mais le corps a continué. Ils ont vécu leur vie chacun de leur côté, elle et son corps ; ils se sont séparés depuis un moment déjà. Parfois, sur un trottoir ou sur un malentendu, ils se retrouvent, et ces retrouvailles sont douloureuses. Ils se reconnaissent mais ils font semblant de s'ignorer, car leurs espérances sont trop différentes. Il serait difficile d'entamer une vraie conversation : ils le savent tous les deux. Alors ils se contentent de se dévisager du coin de l'œil, comme lorsqu'on n'est pas complètement certain de croiser dans la rue quelqu'un de la famille.

Quand par hasard il m'arrive d'imaginer jeune une femme qui a la cinquantaine, ou la soixantaine, je ne crois pas réparer une injustice. Au contraire, j'ai la sensation de commettre un péché, et de me ridiculiser. Alors je détourne le regard et je cherche des yeux une jeune fille pour la précipiter vers son destin. Son ignorance me console de sa morgue mais ma tristesse n'en est pas diminuée. 

dimanche 10 février 2019

J'ai



J'ai bien aimé les fesses des femmes. J'ai bien aimé leurs seins, aussi. J'ai aimé aussi leurs jambes, et spécialement leurs cuisses. J'ai bien aimé leurs ventres, aussi, parfois. J'ai bien aimé leurs chattes, souvent, et aussi leurs culs. J'ai parfois aimé leurs visages, j'ai quelquefois aimé leurs mains, et même leurs pieds. J'ai souvent aimé leurs cheveux, et leurs poils. Mais ce que j'ai préféré, je crois, c'est leurs odeurs. Pas toutes, non, pas toutes. Mais quand-même, l'odeur d'une femme qu'on aime, c'est le paradis. Si une femme c'est de la prose, son odeur c'est de la poésie. 

Et j'ai bien aimé ce mot : « Odeur », qui commence comme une ode, et qui finit dans les heures, qui s'ouvre, rond comme une bouche ou un trou du cul, et se continue dans le bonheur qui roule jusqu'à l'horreur des pleurs – ou des fleurs mortes.

J'ai bien aimé vivre. J'ai bien aimé la musique. J'ai bien aimé dormir. J'ai bien aimé rêver, ah oui, j'ai bien aimé. J'ai bien aimé étudier, et j'ai bien aimé jouer du piano. J'ai bien aimé les partitions et j'ai bien aimé les livres. J'ai bien aimé attendre. J'ai bien aimé comprendre. J'ai bien aimé voir et j'ai bien aimé écouter. J'ai bien aimé sentir et j'ai bien aimé me souvenir. J'ai bien aimé qu'on m'aime. J'ai bien aimé désirer, j'ai bien aimé certaines douleurs, et certaines couleurs. J'ai bien aimé certaines voix. J'ai bien aimé mon père, et j'ai bien aimé ma mère. J'ai bien aimé le froid, l'hiver, et la montagne, et la mer aussi, et la chaleur, et la nudité, et les corps anonymes, et le sable, et le vent. J'ai bien aimé me perdre, et me retrouver, mais j'ai surtout bien aimé rentrer, revenir à la maison, retrouver le foyer, la chambre, le lit, la nuit. J'ai bien aimé le temps infini. 

J'ai bien aimé être chez moi. J'ai bien aimé être moi. J'ai bien aimé être. 


Mais surtout, j'ai bien aimé aimer. 

Ça gargouille…

On met tout
dans la bouille

De ceux qui
ont des couilles


Et les con-
nards se brouillent

Comme les
œufs qu'on touille

Il en faut
pour qu'elles mouillent

Sans passer
pour des nouilles

Et déjà
elles bafouillent

Quand là on
s'agenouille

Entre les
lèvres rouille

De leur bel-
le cramouille

Qui revien-
nent bredouilles


samedi 9 février 2019

Au commencement était l'amour



Chaque jour, quand je me mets devant le clavier, revient cet incipit, cette clé chiffrée : « Au commencement était l'amour ». Tout ce que j'écris pourrait débuter ainsi. C'est l'immuable point de départ. C'est l'éternel retour de la même cause, et de la cause même. Chaque jour s'ouvre sous le regard de l'amour perdu, forclos, excommunié par le bruit et la température de la crainte, du tohu-bohu réchauffé souffrant.

La seule manière que je connaisse pour que l'amour revienne habiter l'être, c'est la musique. Y en a-t-il d'autres ? Ceux qui aiment la musique sont des êtres éperdus d'amour, toujours. 

« Car il faut que tu saches que, nous autres poètes, nous ne pouvons suivre le chemin de la beauté sans qu'Éros se joigne à nous et prenne la direction : encore que nous puissions être des héros à notre façon, et des gens de guerre disciplinés, nous sommes comme les femmes, car la passion est pour nous édification, et notre aspiration doit demeurer amour… »

Bien sûr, si je dis qu'une des plus belles et profondes manifestations de l'amour nous est donnée dans le premier mouvement des variations opus 27 de Webern, il n'y aura pas grand-monde pour me croire. Raison de plus pour le dire.

Mais le commencement de quoi ?



Je suis vide. Je me raccroche à ce que je peux, à trois mesures de piano, à deux phrases de Platon. Mon propre corps ne fonctionne plus vraiment. Et plus j'avance vers la fin plus le commencement revient, comme le fa-ré-fa-ré lancinant du second mouvement de l'opus 11 de Schœnberg qui refuse de céder… La-si-ré / ré-mi-sol#… Quel clavier ?

Et puis cette merveille de grâce et de douleur :



vendredi 8 février 2019

Phallus

Il pense se référer à Churchill mais cite Coluche.

Il croit citer Platon mais cite Thomas Mann.

Il veut en appeler à Bossuet mais cite Audiard.

Il convoque Jérôme Vallet et il cite Georges de La Fuly.

(etc.)

mercredi 6 février 2019

Charlotte



Charlotte est sophrologue. Mais Charlotte est sympa. Elle est même hyper-cool, Charlotte. Charlotte, c'est bien simple, elle te donne le smile.

Charlotte est épanouie. Et comme elle est sympa, forcément, elle veut que vous le soyez aussi. Alors, Charlotte, elle a créé un blog, Charlotte. Un blog sympa et cool où vous apprendrez tout ce qu'il vous faut pour être cool et sympa. Un blog qui vous donnera le smile. Tout le monde devrait avoir le smile. Toi, moi, lui, elle, vous, oui, le smile est un droit de l'humain. « La personnalité est à l’homme ce que le parfum est à la fleur » comme dirait Charlotte qui a lu ça dans les œuvres complètes de Charles-M Schwab. La personnalité de Charlotte est un parfum qui a le smile. Ça c'est de moi, mais c'est pas mal non plus. C'est synthétique. Charlotte est blonde, Charlotte est jolie, Charlotte est jeune, sportive, optimiste, curieuse, en introspection positive constante (suite à de nombreuses écorchures probablement, comme tout le monde) et HYPERACTIVE avant TOUT. Comme on le voit, un beau brin de femme qui a mis le turbo dans sa life !

Et bien sûr Charlotte veut s’épanouir dans son métier. Elle a envie de se lever le matin pour se consacrer à ce qu'elle aime le plus : aider les autres. Elle a toujours eu cette affinité pour le social, ce qui est très certainement lié aux difficultés qu'elle a connues dans son passé (les écorchures). Mais Charlotte, toute à sa générosité, voulait également vivre une expérience professionnelle en Afrique de l’Ouest. Charlotte, elle nous avoue qu'elle est tombée amoureuse de cette partie du monde lors de son tour du monde (un long périple qui a duré 16 mois). Quand Charlotte est rentrée à Paris, pleine d’émotions et surtout résolue à changer sa vie, elle a alors pris deux décisions. La première était de devenir Charlotte, et la deuxième de devenir encore plus Charlotte. Mais, me direz-vous, que signifie « devenir Charlotte » ? C'est tout simple : devenir Charlotte signifie réfléchir avec son cœur plutôt qu'avec sa tête. Charlotte a donc préféré choisir de vivre de façon plus risquée mais avec ENTIÈRETÉ. Mais, me direz-vous, que signifie « Vivre avec ENTIÈRETÉ » ? C'est tout simple : cela signifie ajouter des cordes de compétences à son arc humain, et vivre pleinement, de tout son être, selon les règles que celui-ci s'est fixées librement et en toute conscience.

Pourquoi Charlotte a-t-elle voulu devenir Charlotte ? Parce que couper avec les codes, les règles, le conformisme, les traditions de notre société et ce qu’elle tente de faire de nous était la seule voie qui s'offrait à ce cœur simple. Ce qu'il faut, c'est se donner les moyens de réaliser ses rêves, et ça, Charlotte l'a bien compris. Ce qu'elle veut, Charlotte, c'est vivre des expériences uniques, faire des voyages, des rencontres atypiques, et expérimenter de nouveaux concepts sportifs. et c'est pour ça qu'elle réalise de nombreuses formations professionnelles et personnelles, des thérapies, des retraites.  Argent de côté, sac à dos, rencontres, découvertes, changement, introspection, évolution : l’envie de nouveautés en fer de lance, Charlotte se lance à la conquête du monde du Bien. Ton Bien, son Bien, notre Bien, votre Bien, le Bien de toutes et tous, le Smile parfait, le Smile ouvert, le Smile généreux, c'est ça qui motive Charlotte, et s’il y a bien un trait de caractère qui la définit, Charlotte, c’est celui-ci : une envie forte et prenante de vouloir être PARTOUT à la fois. Ses amis disent souvent d'elle qu'elle vit plusieurs journées, en une même journée.

Mais j'allais oublier le plus important, et le plus surprenant ! Charlotte adore l'écrivain Frédéric Lenoir (qu'elle écrit Frédéric LENOIR), qui lui aussi est partout à la fois, enfin, surtout à la télé. En une même journée, ces deux-là, chacun dans le partage et l'expression, en vivent mille. « Bien être et good vibes », telle pourrait être leur devise commune, car ils ont à cœur d'offrir leur façon de vivre, leur passion et leur vécu. Quitter sa zone de confort (et croyez-la, ce n'est pas évident), apprendre à se connaître (Charlotte est une disciple de Socrate), voilà les moyens qu'ils vous proposent, si vous acceptez qu'ils vous donnent leur smile, ou, plutôt, qu'ils vous donnent les moyens de trouver le vôtre – parce que, nourrir un pauvre, c'est bien, mais apprendre à un pauvre à pêcher dans la Seine, c'est mieux. Et ça, c'est LA MÉTHODE SMILE. 

Alors, si toi aussi tu veux partir à la recherche de YOUR SMILE, en introspection positive constante, je te fais passer un message fort : abonne-toi au blog de Charlotte et prends rendez-vous immédiatement avec Charlotte. Toi aussi, tu peux avoir le smile. Toi aussi tu peux prendre ta vie en main. Toi aussi tu peux être heureux. 

SMILE & BISOU

lundi 4 février 2019

Ça crève les yeux !





De quelque côté qu'ils se tournent, les Français de France sont pris à partie par des forces hostiles. Celle de la Clique (gouvernement + caste médiatico-artistique + intellectuels de cour + justice & police) du côté pile, du côté remplaciste, et celle de la racaille du côté face, côté remplaçants. Comment ne pas se sentir trahi, abandonné, quand plus personne ne semble avoir la moindre sympathie pour ce que l'on est, quand tout paraît adverse, défavorable au peuple historique auquel on appartient ? Comment ne pas désespérer quand on se sent exilé dans son propre pays ?

Les Gilets jaunes ont voulu se rendre visibles, ils ont voulu revenir sur la scène politique et historique de la nation française, de laquelle ils avaient été chassés depuis quarante ans. Ce retour intempestif est une faute de goût impardonnable, pour la Clique. Leur cas était réglé, à ces Français de l'ancienne France, on était passé à autre chose. Ils ont la prétention de refuser la transition – non pas écologique, mais – ontologique. Leurs yeux sont ataviquement fixés sur un passé qu'on prétend nier, ou caviarder, un passé encombrant en ce qu'il contredit le nouveau récit, et c'est pourquoi il faut les leur crever. Éborgner les Gilets jaunes est un geste hautement symbolique. Le pouvoir ne supporte pas qu'ils aient ouvert les yeux sur la réalité de la France contemporaine. L'administration avait pris l'habitude de gérer des aveugles enchaînés à leur aphasie ; elle est très en colère de constater que certains ont encore deux yeux en état de marche et un larynx d'où proviennent quelques demandes gênantes. Entre grenades lacrymogènes et flash-ball, ce sont la parole et le regard des Français qu'on cherche à empêcher, c'est le visage des Français qu'on veut défigurer. 

Je les admire beaucoup d'être dans la rue chaque samedi, de camper sur leurs ronds-points et leurs positions, de se tenir là, envers et contre tout, malgré la répression odieuse dont ils sont victimes. Je ne suis pas de ceux qui leur reprochent de ne pas se battre pour les bonnes raisons, car je sais que ce qu'ils endurent est insupportable. 

Voilà

Tout et dit.


dimanche 3 février 2019

Lire et écrire (2)

C'est connu.

Écrivez un texte sur un sujet donné, un texte qui vous demandera quelques heures de travail, en précisant bien les limites et les contours de ce sujet, et les raisons pour lesquelles vous avez pensé qu'il pouvait être légitime de l'écrire : vous pouvez être absolument certain qu'un lecteur avisé viendra vous mordre les mollets pour une chiure de mouche complètement hors-sujet, afin de vous prouver qu'on ne la lui fait pas – et qu'il vous a à l'œil.

Il faudrait faire une typologie des lectures. Pourquoi lit-on et comment lit-on ? Trop vaste question, pour moi…

vendredi 1 février 2019

De retour de colo

J'étais de retour de la clinique, où je venais de subir une coloscopie. On était à quelques jours de Noël. La femme, au volant de l'ambulance (ou taxi, je ne me souviens plus) me demande si je suis libre pour le réveillon.

« Libre pour quoi faire ? »

À sa réponse, j'ai compris que j'étais encore un peu dans le cirage…

Tout de même ! Me proposer ça au sortir d'une coloscopie… Y en a qui sont vraiment prêts à tout pour jouer au Scrabble !

jeudi 31 janvier 2019

Lire et écrire (1)


Ils aiment lire – et même, ils lisent, c'est vrai ; en douter serait idiot. Pourtant, quand on les lit, sur Facebook ou ailleurs, là où les propos se rédigent au clavier, on voit bien qu'ils ne voient pas ce qu'ils lisent. À les entendre, la lecture est toute leur vie, ou au moins une part importante de celle-là. Or, la lecture ne semble avoir aucune influence sur leur vie, sur leur être… et d'abord sur leur manière d'écrire. 

Tous les livres sont imprimés selon un code typographique immuable, ou peu s'en faut. On est donc conduit à penser que n'importe quel lecteur français a sous les yeux une manière qui lui a été signifiée des milliers et des milliers de fois. De la même façon qu'on ne doit pas écraser les piétons lorsqu'on conduit une automobile, qu'on écrit de gauche à droite, et qu'on doit s'arrêter à un feu rouge, ces règles sont tellement "universelles" qu'on n'a pas réellement besoin de les enseigner. Elles s'acquièrent par imprégnation spontanée, par le simple fait de l'imitation de ce qui est en vigueur dans un groupe humain raisonnablement civilisé et homogène. 

Comment se fait-il que là – je veux dire quand quelqu'un, qui par ailleurs est un lecteur, doit rédiger sur un clavier une lettre ou un commentaire sur un réseau social – comment se fait-il que celui-là démontre sa parfaite méconnaissance des quelques règles qui contribuent à rendre un texte lisible par tous ? (Je ne parle ni de syntaxe, ni de grammaire, ni d'orthographe. Je parle seulement de ce qui se voit, de l'aspect visuel du texte produit. C'est un peu comme si un mélomane me démontrait qu'il ne connaît rien de tout ce qui entoure la musique, des conditions dans lesquelles elle est produite, écoutée ; c'est comme s'il ne savait pas, par exemple, qu'une symphonie est constituée généralement de trois (ou quatre) mouvements. (D'ailleurs, c'est de plus en plus le cas, puisque les auditeurs applaudissent désormais entre les mouvements d'une symphonie.) Mais, encore une fois, je parle ici de ceux qui affirment aimer et connaître, qui la musique, qui la littérature. Ils savent bien, les lecteurs, qu'un chapitre d'un roman n'est pas un morceau indépendant ? On l'espère. On espère aussi qu'ils connaissent la différence entre une phrase et une proposition, entre un chapitre et un paragraphe, entre un tome et une tomme… Mais, de nos jours, on ne peut plus être sûr de rien.) Comment se fait-il, donc, que ces lecteurs ne voient pas ce qu'ils ont sous les yeux ? Bien entendu, on pourrait émettre l'hypothèse qu'ils le voient parfaitement mais qu'ils choisissent de l'ignorer, ou même d'aller contre. C'est me semble-t-il faire trop de cas de la volonté propre du lecteur. Je pense plus simplement qu'ils s'en foutent, que ça ne les concerne pas, qu'ils estiment avoir fait déjà assez d'efforts pour entrer en contact avec le sens du texte qu'ils ont sous les yeux, et que le reste leur apparaît comme secondaire, voire négligeable. Un peu comme si un mélomane nous expliquait qu'il a bien entendu "le sens" du premier thème de la seconde symphonie de Brahms, mais qu'il lui est absolument indifférent de l'entendre jouer à l'orchestre, au piano, ou à l'accordéon, et que peu importe pour lui que ce thème soit jouée au bon tempo et avec les nuances que le compositeur a indiquées. Ces lecteurs-là vont directement au sens, sans passer par la forme. On pourrait penser qu'ils ont donc un avantage sur le lecteur plus attentif, plus regardant (et plus aimant), puisqu'ils vont en quelque sorte à l'essentiel sans passer par l'accessoire. Je crois que c'est tout l'inverse. Le sens est une petite partie d'un texte, quel qu'il soit, ou, pour le dire autrement, le sens n'est pas seulement là où on le croit. Ceux qui n'entendent et ne voient que le sens ne voient pas grand-chose. 

Si l'on dipose les signes, les lettres, les mots, les propositions, les phrases et les paragraphes d'un écrit d'une certaine manière, et que cette manière a été codifiée par l'Imprimerie nationale, c'est qu'on est arrivé à la conclusion qu'elle était celle qui permettait une lecture agréable, confortable, facile, et qu'elle pouvait être appliquée à tous les textes et à tous les auteurs. Les codes sont faits pour simplifier la vie des gens, pas pour les compliquer. Nous sommes tous égaux devant la typographie. Il suffit pour cela de connaître quelques règles élémentaires. Pas d'espace avant un point, une virgule, ni avant les trois points (qui sont un seul signe), mais une espace avant les signes de ponctuation doubles (point d'interrogation, point d'exclamation, deux points), pas d'espace après une parenthèse ouvrante ni avant une parenthèse fermante, pas d'espace après des guillemets anglais ouvrants, ni avant des guillemets anglais fermants, mais une espace après des guillemets ouvrants français et avant des guillemets fermants français, espace avant et après un tiret, qu'il ne faut pas confondre avec un trait d'union, pas d'espace avant ni après une apostrophe. Si l'on se contente de respecter ces quelques règles (et, encore une fois, nul besoin de les "apprendre", il suffit de faire comme dans les livres, de reproduire ce que l'on voit), le texte qu'on aura rédigé sera de lecture agréable – du moins d'un point de vue formel (mais c'est très important). Un texte bien rédigé (d'un strict point de vue typographique) est bien plus facile à comprendre. C'est une forme de politesse rédactionnelle, exactement comme le fait de tendre la main droite à la personne à qui vous souhaitez dire bonjour par une poignée de main ; vous pouvez bien entendu tendre la main gauche, mais vous provoquerez ainsi une gêne, une perturbation inutile dans le signe que vous envoyez (car vous forcerez votre interlocuteur à modifier son geste et ses habitudes), et votre geste sera interprété comme une agression ou une volonté d'humiliation (même minimes). De plus votre geste sera en lui-même une contradiction dans les termes ; en effet, la poignée de main est un geste d'accord, ou d'accueil, ou de paix, ou de remerciements, mais le fait de tendre la main gauche annule votre geste, ou le caricature, il en signifie la dérision, au minimum il le dévalue. On ne peut pas à la fois tenir la porte à quelqu'un et l'insulter, ou plutôt si, on peut, mais on entre là dans une forme de perversion destinée à déstabiliser son prochain. Celui qui pose le regard sur un texte et qui va droit à ce qu'il pense être l'essentiel (le sens) en manque l'essentiel, comme celui qui, serrant la main de son interlocuteur, n'est que dans la fonction du geste, dans sa signification. Celui-là manque le plus important, tout ce qui entoure la poignée de main : la consistance de la main, sa température, sa force, le regard de celui à qui appartient la main, sa stature, sa vêture, son odeur, sa présence, la distance à laquelle il se tient de l'autre, le son de sa voix, s'il parle. En une poignée de main, on sait déjà beaucoup de celui qu'on a face à soi, si les sens (plus que le sens) sont en éveil. Les apparences d'un texte sont aussi signifiantes que le fond de ses phrases. C'est ce que ne comprennent pas ceux dont les écrits sont débraillés. Immature est le mot qui vient à l'esprit, quand on pense à cette privatisation de la langue et des rapports humains. 

Mais il y a autre chose. La typographie n'est pas un tuteur abstrait et stérile, plaqué sur un contenu. Elle apporte aussi sa part de sens, elle en dresse la cartographie, elle en dessine la structure, elle en souligne les arêtes. Une typographie laissée à l'abandon du vouloir personnel répugne comme un jardin en friche dans lequel nous pénétrons par effraction. Si le point suit immédiatement le dernier mot de la phrase, ce n'est pas par hasard, ce n'est pas un caprice, c'est parce qu'il appartient encore à la phrase qu'il clôt, comme la virgule appartient à la proposition qu'elle délimite. Si on laisse une espace après la virgule ou après le point, c'est parce que c'est autre chose qui commence alors, qui demande une inspiration. Si une espace précède et suit un point-virgule, c'est parce ce signe met deux propositions à égale distance, et qu'il est nécessaire de prendre deux inspirations aux lieu d'une : la première étant pour laisser résonner brièvement la première proposition, la laisser s'éteindre à moitié, la seconde étant pour préparer la deuxième. On voit par ces quelques exemples que la typographie est profondément liée à la ponctuation, que toutes deux entretiennent une relation très intime entre elles et avec leur reine, la phrase. Pas de phrase sans ponctuation, et pas de ponctuation sans une typographie qui la mette en valeur, et qui surtout en corrobore le sens, le certifie.

C'est la raison pour laquelle, en voyant comment les gens écrivent, on sait comment ils lisent. Leur lecture se retrouve tout entière dans leur écriture. Il est impossible de tricher avec ça. La phrase est toujours impitoyable. Elle nous surveille autant qu'elle nous révèle, puisqu'on pense avec des phrases, non avec des mots.

On se rappelle que l'école de jadis avait une ambition modeste mais essentielle : apprendre à lire, écrire et compter. Quand vous savez lire, écrire et compter, vous avez tout ce dont vous avez besoin pour vous débrouiller dans la vie, car vous avez accès à tout. Tout le savoir s'ouvre à vous, il suffit d'aller le chercher. La grande erreur de l'école moderne a été de croire qu'il fallait apporter le savoir aux élèves. Il ne faut surtout pas leur apporter, il faut seulement leur donner les moyens d'aller le chercher, car c'est dans cette action d'aller le chercher que réside la culture – la culture est un cheminement, ce n'est pas une niche. Ne jamais se mettre à la portée des élèves ! telle devrait être la devise des professeurs, s'ils veulent avoir des élèves, c'est-à-dire des enfants qui vont s'élever dans la culture et le savoir. 

dimanche 27 janvier 2019

Le visage du temps



Je déteste qu'on dise : « Il est seize heures vingt-et-une. » Le temps légal est invivable. Pour moi, il sera toujours « quatre heures vingt ».  Et encore, un « quatre heures et quart » m'aurait amplement suffi. Le jour a deux faces, deux visages, deux demeures. Il y a la demeure qui s'étend de minuit à midi, et celle qui va de midi à minuit. Elles ne sont pas équivalentes. L'une prend sa source dans la ténèbre, l'autre dans la lumière : les deux crépuscules ne procèdent pas de la même substance.

Dans mon enfance, et jusque dans les années 90, les montres devaient être remises à l'heure périodiquement. Nous n'étions jamais exactement à l'heure. Il y avait toujours une légère incertitude quant à l'heure exacte. Cette incertitude, ce léger écart qui pouvait exister entre le temps des horloges officielles et celui des montres au poignet, je les regrette. Non seulement je les regrette mais je pense qu'ils étaient le signe tangible d'un monde plus humain. Les horloges n'avaient pas raison, pas complètement. Elles n'étaient qu'un indice parmi d'autres. L'écart, de quelques secondes, de quelques minutes, parfois, entre le temps officiel et le temps réel (celui de l'individu en rapport avec ses semblables), était le signe d'un monde littéraire. Imagine-t-on une marquise qui sortirait « à dix-sept heures trois » ? Dans ce monde-là, la vérité était plus importante que l'exactitude. C'était un monde dans lequel on pouvait encore se faufiler dans les interstices du sens (et d'ailleurs, le sens tout entier ne se trouve-t-il pas dans les interstices du réel ?). Le retard et l'anticipation (au sens musical) constituaient une sorte de jeu, dans lequel l'être de chacun trouvait sa place singulière et flottante, avec la souplesse et la justesse qui caractérisent le particulier, l'irremplaçable. La langue n'était pas encore complètement asservie au sens, collée à lui comme le vulgaire sparadrap dont on ne peut jamais se débarrasser, elle avait encore cette liberté et ce pouvoir qui lui viennent de la littérature. Chacun savait alors que le contexte disait autant que le texte, chacun savait que la recherche du temps perdu était plus importante que celle du temps exact. Les corps avaient encore ce tact et ce goût que seule permet la poésie du geste, et l'on sait que la poésie n'est rien sans l'impossibilité de faire coïncider absolument le mot avec son avènement. 

Remettre sa montre à l'heure, et, plus encore, être contraint de le faire régulièrement, c'est une preuve d'humilité, et c'est admettre que nous ne coïncidons jamais tout à fait avec la vérité, que celle-là est toujours au-delà de notre inscription réelle dans le temps. Le temps des horloges atomiques est un temps continu, mort, qui déroule son incommensurable éternité le long d'une droite insensée et désespérante. Le temps des heures et des années est un temps strié, cyclique, et courbe, qui se lit sur la figure d'une spirale. Cette spirale est un visage que nous pouvons habiter.

mercredi 16 janvier 2019

Vis à vis



– Papa, es-tu fier de moi ?

– Pourquoi devrais-je être fier de toi, mon fils ?

– Aujourd'hui, quelqu'un m'a dit :

« Vous avez placé la musique au coeur de ma vie. Vous m'en avez fait comprendre la grandeur, le lien si intime qu'elle tisse dans notre existence, les règles qu'elle impose, ses exigences. »

Il ne répond pas… (Les morts, souvent, ne répondent pas. C'est en cela qu'ils existent tellement plus que nous.)

Il ne répond pas mais je vois son beau visage tout près du mien et une vague de chaleur m'envahit. 

Le facteur Brahms



Jean-Claude Michéa explique qu'il ne se considère pas comme un auteur, au motif qu'il a écrit quelques livres. Quand un ami vous aide à déménager, il n'est pas "déménageur" pour autant. Dit comme ça, ça peut paraître un peu artificiel, mais on sent bien qu'en ce qui le concerne, c'est très sincère. Est-ce vrai pour autant ? Je n'en sais rien. J'aurais tendance à penser qu'il importe peu que ce soit vrai ou faux, mais ce n'est pas sûr.

Pour parler de quelqu'un que je connais mieux que Michéa, je me pense toujours comme musicien, alors qu'il y a longtemps que je ne le suis plus – si toutefois je l'ai été un jour. Pourtant, la question ne se pose pas. C'est comme ça. Et même si on me prouve que je suis dans l'erreur, je continuerai jusqu'à la mort à croire à ce mensonge.

C'est Brahms, je crois, qui m'a rendu musicien, parce qu'un jour, j'ai soudain compris que le Temps pouvait changer de sens, et que cela se traduisait concrètement, au piano, et que l'instrument se développait, se poursuivait dans la fiction qui est moi. 

Tous les compositeurs véritables interfèrent avec la durée qui est inscrite en nous, ils modifient les durées qui sont gravées en nous ; ils les transforment, ils en déplacent les points d'appui, en intervertissent les places, ils créent une carte agogique qui se superpose à celle que nous prenons pour référence. Mais Brahms occupe cependant une place particulière, dans ce rapport au Temps. Si, dans le cas des autres compositeurs, et surtout à partir de la période classique, il y a bien création d'une signature temporelle spécifique, celle-là est particulièrement sensible dans la musique de Brahms. C'est d'ailleurs de plus que cela, qu'il s'agit. Ce n'est pas seulement que le temps se manifeste en agissant plus ou moins sur la forme, c'est qu'il déforme la sonorité. 

Tous les pianistes savent qu'en jouant Brahms, leur sonorité change. On répondra que c'est le cas pour chaque compositeur, pour chaque style, et c'est vrai. Mais la sonorité du pianiste qui joue Brahms ne change pas parce que ses masses, ses forces, ses appuis, ses accents et ses équilibres sont modifiés, elle change parce que la qualité du temps prend le pas sur toutes les autres qualités du discours musical. Le corps doit s'adapter à une autre topographie des durées, les distances sont affectées d'un facteur : le temps que nous prenons pour aller d'un point à un autre est lesté d'une densité inconnue, plus large, dont le souffle semble plus profond et plus long. C'est comme si la musique se jouait depuis plus loin que l'interprète…

Cette distance créée par la musique de Brahms produit un monde plus dense et plus profond, le clavier sur lequel nous nous exprimons est plus large en même temps que plus nuancé, et même la tendresse gagne en intensité ce qu'elle perd en mièvrerie.


samedi 12 janvier 2019

Le jaune et le noir



C'est la lettre volée. Tout le mouvement dit des Gilets jaunes est édifié sur un non-dit. Ce non-dit est central, il est là, en creux, il est énorme, mais personne n'en parle. Les Français ont intériorisé une impossibilité : l'impossibilité de parler de l'immigration, l'impossibilité de parler du Grand Remplacement. Ils ont parfaitement compris que tout le discours politique est contaminé par cet interdit, et c'est pourquoi ils parlent de tout, sauf de ce qui fait qu'ils sont tous là, unis malgré des divisions nombreuses et parfois profondes. La question de "l'immigration" (litote), c'est un trou noir. Elle avale au passage toutes les plaintes, toutes les angoisses, tous les désespoirs, elle les digère, elle les redonne sous une forme négative mais avec une violence accrue, car elle en a chauffé à blanc les articulations. Être pauvre, ce n'est jamais drôle, être méprisé non plus, mais être pauvre et méprisé, et en plus se sentir exilé dans son propre pays, c'est intolérable. On pourrait faire un sondage intéressant : demander aux Français s'ils accepteraient de payer le litre d'essence deux euros, mais être débarrassés une fois pour toutes des conflits interculturels (soyons prudents). Bien entendu, la question n'a pas réellement de sens, puisqu'on sait très bien, malgré le blackout total sur ce sujet, que le coût de l'"immigration", et plus généralement d'une société multiculturelle, est énorme…

Moins ce sujet est abordé, plus il démontre par là qu'il est central, essentiel. On parlerait facilement de l'immigration, si c'était bien d'immigration qu'il est question. Mais comme les Français voient d'une part que nous n'en sommes plus du tout là, que l'immigration a laissé la place à tout autre chose, et  d'autre part que cette chose est indicible, sous peine de stigmatisation morale, de mort sociale et de relégation politique, ils la laissent parler toute seule. C'est le seul moyen qu'ils ont trouvé pour faire de leur non-dit une parole, pour faire de leur silence un cri. Ils voient bien, ils constatent tous les jours que le monde dans lequel ils évoluent est un monde du faux, un monde du mensonge, ou plutôt, de la vérité renversée. Ils ont fini par prendre le pli, et par retourner le système contre ceux qui l'ont façonné. Les signes parlent désormais en négatif. Quand vous ne voyez pas quelque chose, c'est que cette chose est là. Quand on ne parle pas de quelque chose, c'est que cette chose est plus importante que le reste. C'est tout simple. Dans la France du XXIe siècle, mettez un éléphant dans un salon, personne n'en parlera, mais tout le monde parlera de la souris qui n'existe pas. L'éléphant a tout cassé, il ne reste plus rien, plus de vaisselle, plus de meubles, les murs s'effondrent, mais le discours officiel, lui, parle du gâteau qui a été grignoté par la petite souris qui effraie la princesse. 

Si vous reprochez aux Gilets jaunes de ne pas parler de l'éléphant, c'est que vous n'avez pas compris les nouvelles règles du jeu. Ils entassent au vu et au su de tout le monde des dizaines de revendications qui ont pour objet fondamental de faire exister la seule dont ils ne parlent pas. Plus la montagne de revendications est importante, plus le sujet caché l'est. Ils le font apparaître par contraste, comme on dit en chimie. On sait qu'il est là par les effets induits, même s'il est invisible. Comme le trou noir qu'on "voit" uniquement par les effets qu'il produit sur l'espace autour de lui, la question du Grand Remplacement dont personne ne parle déforme les questions alentour, les tord, leur donne des perspectives irréelles, formidables ; et c'est parfaitement normal, puisque tout est subordonné à cette question, qu'elle influe sur tout, de l'économie au sociétal, en passant par le législatif et l'éducation, l'esthétique et la morale, la langue et les arts. 

Durant des décennies, les sociologues, les médias, les écrivains, les intellectuels et les artistes de cour ont produit un contre-récit qui n'avait pour but que de cacher la vérité – et ils ont été plutôt efficaces, il faut le reconnaître. Ils ont rempli leur contrat avec un bel effet d'ensemble et un acharnement méritoire. Le niveau de violence n'avait jamais été aussi bas, le niveau scolaire aussi haut, le vivr'ensemble fonctionnait à merveille, la mixité soi-disant sociale était un avantage décisif, l'Europe nous protégeait de la guerre et l'euro de la pauvreté, etc. Bref, nous allions dans la bonne direction, et il fallait forcer le pas : on ne fait pas attendre le Salut. Mais voilà que soudain les cadavres débordent du placard. On ne sait trop pourquoi les choses ont commencé à se fissurer, tout récemment, peut-être tout simplement parce que la vérité en avait un peu assez d'être étouffée sous les coussins du politiquement correct, qu'elle trouvait que ça allait bien comme ça, qu'il était temps pour elle de respirer à nouveau à l'air libre, peut-être parce que les excès des BHL, Attali, Minc, Kouchner et autres professeurs de vertu mondialisée étaient d'une qualité moindre, qu'ils étaient un peu fatigués, peut-être parce que l'islam conquérant et de plus en plus assuré de lui-même – et même étonné de la facilité avec laquelle il prend pied en Europe – a fini par mordre avec un appétit trop voyant dans la chair des Infidèles, peut-être parce que certains pouvoirs illégitimes ont fini par ne même plus se cacher, tellement ils étaient assurés d'être intouchables, au-dessus même d'un pouvoir dont le caractère représentatif avouait insolemment qu'il ne représentait plus que lui-même, et sans doute parce que les Français, à force d'être écrasés par la morgue et les injonctions du clergé médiatico-intellectuel, en ont eu assez de sentir sur leur nuque le souffle chaud de la bête, assez qu'on les prenne pour des abrutis, assez qu'on les somme de dire blanc quand ils voyaient noir, beau quand ils voyaient moche, et peut-être aussi parce que tout système fondé sur le mensonge finit par s'écrouler de lui-même, rongé de l'intérieur. Le fait est que le cœur n'y est plus. Ça ne prend plus. Les lanternes reprennent leur aspect de vessies. Ils ont beau se mettre à dix pour essayer de fermer la porte… Le placard s'ouvre, et ce qu'on voit en sortir n'est pas jojo. 

Et puis aussi, il faut dire qu'un Emmanuel Macron a beaucoup fait pour que la farce se montre dans toute sa gloire, et pour que la vérité lui fasse écrin. Il n'y avait peut-être pas grand-chose à faire, mais il a tout de même poussé la dernière carte, celle qui fait s'écrouler la pile entière. Il n'y peut rien, Emmanuel Macron, c'est plus fort que lui, il faut qu'il dise la vérité, elle sort de sa bouche avec une ingénuité merveilleuse. Avec lui, on sait immédiatement à quoi s'attendre. Les hommes politiques ne servaient plus à rien depuis des lustres, mais on continuait à faire comme si (l'inertie politique est grande)… À peine arrivé, il les a pulvérisés, et on a bien été forcé de se rendre compte que le vrai pouvoir n'était pas là, que c'était d'autre chose qu'il était question, que la France avait vécu, qu'elle avait été vendue pour un franc symbolique. Il s'empressait un peu trop à embaumer le cadavre, notre Président, il mettait trop de précipitation et trop d'enthousiasme à le préparer pour la métamorphose. Je trouve d'ailleurs qu'on est très injuste avec lui, car il joue son rôle à merveille. La composition de l'Assemblée nationale, ne serait-ce qu'elle, est un formidable poème dadaïste qui mérite le respect. Ajoutez à ça le chantage climatique et le racket fiscal… La coupe était pleine, elle déborde, et le liquide jaune qui se répand dans la rue sent la haine à plein nez. Vous me demandez de m'en offusquer ? Je laisse ça aux investisseurs sans frontières qui risquent d'apprendre que le rôle du cocu est un rôle qui aisément change de monture. 

vendredi 4 janvier 2019

Après une lecture de Joubert



Toute la beauté et toute la vertu d'un aphorisme tiennent à sa langue, à son allure et à son économie. Vouloir le récrire, l'interpréter, le compléter, l'expliciter, ou même seulement le commenter, revient à rendre banale une pensée qui avait échappé à la banalité (on pourrait dire : qui avait échappé à la pensée), commune une idée dont l'intraduisible était substance. C'est un peu comme de vouloir améliorer le visage de la beauté, ou priver une mélodie de son rythme. Autant aplatir un soufflé… Autant faire l'amour à une morte… Autant passer l'archet sur une trompette… Commenter un aphorisme, c'est comme expliquer un trait d'esprit à qui ne l'a pas entendu. Le développer, c'est ajouter des chœurs à une bagatelle de Beethoven.

L'aphorisme rentre ses griffes, qu'il a en général très acérées. Il peut rugir, mais c'est toujours sous la ligne de flottaison, sans esclandre, sans introduction ni développement. Si sa vitesse d'élocution est variable, celle de la pensée d'où il provient est extrême ; c'est un arc tendu qui a produit l'éclair qui illumine la phrase, cette clarté focalisée qui traverse la torpeur de l'esprit laïc.

L'aphorisme doit se tenir sur une crête : ni trop de mots, ni trop peu, car, s'il ne doit pas expliquer, il ne doit pas non plus être abscons à dessein. On doit arriver au sens d'un seul coup, et, idéalement, en repartir aussitôt. Il doit être impossible de se tenir au sens d'un aphorisme comme on se tient à une rampe. Le sens auquel on parvient, presque par miracle, ou par hasard, doit être un sens inhospitalier, étroit, aigu : on ne peut s'y installer, en ce sens, sauf à être sur la pointe des pieds et en équilibre instable. Il faut que la tension qui nous a permis d'y accoster reste en nous comme une pointe qui nous incite à le fuir. Nous ne sommes pas chez nous. L'aphorisme se tient à égale distance de la loi et de l'effraction. C'est une rencontre, ce ne sont pas des épousailles – le contrat est évanescent. L'aphorisme consiste à plonger une idée brûlante dans des phrases glacées, et à recueillir la vapeur créée par ce choc. 

Les Jours


Lundi sans viande, mardi sans fautes d'orthographe, mercredi sans bruit, jeudi sans emmerdeuses, vendredi sans bêtise, samedi sans grossièretés, dimanche sans faute. Lundi sans douleurs, mardi sans Phil Glass, mercredi sans cinéma, jeudi sans BHL, vendredi sans Juppé, samedi sans homard, dimanche sans pyjama. Lundi sans oubli, mardi sans chagrin, mercredi sans crise, jeudi sans gratin, vendredi sans bain, samedi sans Finkielkraut, dimanche sans Tribune. Lundi sans idiote, mardi sans soleil, mercredi sans citron, jeudi sans espoir, vendredi sans chansons, samedi sans façons, dimanche sans John Adams. Lundi sans écran, mardi sans papier, mercredi sans chauffage, jeudi sans passion, vendredi sans inspiration, samedi sans désir, dimanche sans café. Lundi sans cahier, mardi sans slip, mercredi sans bonnet, jeudi sans lunettes, vendredi sans érection, samedi sans encre, dimanche sans pain. Lundi sans reine, mardi sans obsessions, mercredi sans chaleur, jeudi sans intelligence, vendredi sans couleurs, samedi sans tonalité, dimanche sans crainte. Lundi sans analgésiques, mardi sans reste, mercredi sans esprit, jeudi sans Lucie, vendredi sans lire, samedi sans écrire, dimanche sans mémoire. Lundi sans un mot, mardi sans une phrase, mercredi sans une idée, jeudi sans personne, vendredi sans elle, samedi sans eux, dimanche sans rien. Lundi sans dormir, mardi sans bouger, mercredi sans nouvelles, jeudi sans Mozart, vendredi sans piano, samedi sans vin, dimanche sans vie. Lundi sans Facebook, mardi sans clin d'œil, mercredi sans barbe, jeudi sans journal, vendredi sans répétitions, samedi sans colère, dimanche sans famille. Lundi sans gammes, mardi sans radio, mercredi sans Lieder, jeudi sans patience, vendredi sans peur, samedi sans commentaires, dimanche sans rêves. Lundi sans politique, mardi sans histoires, mercredi sans fleuves, jeudi sans horizon, vendredi sans frontières, samedi sans voisins, dimanche sans moi. 

jeudi 3 janvier 2019

La Poire


– Tu vois ?

– Bien sûr que je vois !

– Tu vois ?

– Évidemment !

– Non, tu ne vois pas.

– Si ! Je vois les deux poires.

– Il y en a trois…

mardi 1 janvier 2019

Mozart



Il y a dans sa musique cette chose minuscule et qui semble ridicule à la plupart : de la musique. Sur la pointe d'un crayon bien taillé se tient toute la musique de Mozart. L'infini n'a pas besoin de plus. Elle ne hurle pas, elle ne nous envahit pas, elle est là, fragile et indestructible, comme l'âme des absents.


mardi 25 décembre 2018

Lui



Il s'habille fréquemment en blanc. Il est venu, d'Amérique, au cœur profond de notre civilisation, pour la défaire, pour la livrer, pour nous livrer aux chiens.

Tout sonne faux, chez lui. Tout vient du diable. Tout est fait pour nous blesser, pour nous anéantir, pour nous renvoyer au néant dont il vient, lui. C'est un anti-justicier. C'est le pire ennemi que nous ayons eu depuis longtemps. Il a usé d'une ruse extraordinaire : se faire passer pour l'un des nôtres, et même pour notre Commandant en chef. Il a évincé celui qui était le vrai Père, il a pris sa place, et il est en train de retourner notre puissance contre nous. De sa voix de traître enténébré, il appelle les catholiques à se précipiter tous ensemble dans la mer. 

Il faut le haïr d'une haine implacable. Il faut le démasquer. Il faut lever sa soutane pour montrer qui il est réellement. Il faut le dévoiler. Il ne faut pas avoir peur de désigner le Traître. Il faut lui arracher son masque. Il est là pour nous exterminer. 

Comment font-ils, ces idiots, pour ne pas le reconnaître, sous son piteux déguisement d'hostie mâchée ?

Bienfaisante antipathie



Certains, s'étonnant de ne plus faire partie du cercle des "amis Facebook" d'Untel, en veulent à celui qui s'est séparés d'eux. Mais pourquoi devrait-on se sentir lié par une "amitié" qui ne nous dit rien, qui ne nous apporte rien, ou qu'on juge néfaste ? Je ne vois pas la raison qui devrait nous pousser à nous justifier de l'antipathie éprouvée pour tel ou telle, et moins encore ce qui l'interdirait. Dans la vie de tous les jours, nous ne nous obligeons pas à fréquenter qui nous déplaît, sauf obligations professionnelles ou familiales (et encore), et il en va de même en un réseau social comme Facebook. À moins que le nombre d'"amis" soit un critère de richesse sociale – ou morale. Heureusement, cela n'a jamais été pour moi.

Si la sympathie qu'on peut éprouver ici a quelque réalité, il faut admettre que l'antipathie existe au moins autant, qu'elle est sa contrepartie nécessaire. Il n'y a pas d'attachement véritable sans cela. Rien que de très normal, d'autant qu'un mode de connaissance qui privilégie l'écrit implique malheureusement (ou heureusement) de voir très rapidement à qui l'on a affaire, au-delà du personnage corporel et social. Les phrases déshabillent mieux que les mains – ou habillent (on ne désire pas les voir nus, ces correspondants numériques, au contraire, c'est précisément la manière dont ils se vêtent, grâce au langage, qui nous intéresse). D'ailleurs, je remarque que la nudité corporelle ressemble énormément à la vêture langagière. Les phrases sont la peau dont il est impossible de se passer si l'on veut se frotter aux autres – cette peau qui à la fois nous protège et nous met en contact. L'antipathie est le versant psychologique (et sans doute plus) de notre système immunitaire : elle nous prévient et nous protège des rencontres périlleuses. 


mercredi 19 décembre 2018

Bach le Mystère



Tout le monde, moi y compris, s'extasie sans fin sur Jean-Sébastien Bach, le plus grand musicien de tous les temps. À juste titre. Cependant, je me demande s'il ne faudrait pas prendre le problème à l'envers. Si le sommet de la pyramide musicale se confond avec ce compositeur, ne serait-ce pas parce que tout a été fait, dans notre monde, pour que cela soit, que tout nous a conduit – sans que cela puisse être évité – à lui ?

Mon hypothèse est que le monde aurait été pensé et construit pour qu'il nous soit impossible de ne pas placer Bach à la place qui est la sienne : au sommet et au centre. En conséquence de quoi on peut affirmer qu'il est le véritable et le seul Créateur. 

Quelque chose a façonné nos goûts, les critères du Beau et du Juste, dans la civilisation, de telle sorte qu'il nous soit impossible de ne pas faire de Bach l'alpha et l'omega de la création et de la beauté. Tous nos sens ont été conçus et informés (nourris), depuis l'origine, pour nous amener, par une série et un enchaînement très complexes de causes et d'effets, à ce point focal, qui est à la fois origine et fin. En un sens, on peut dire que Bach est une illusion, mais, comme Dieu, une illusion d'un niveau supérieur à la réalité. 

Bach est sans doute le seul compositeur qui soit en mesure de nous délivrer du désir de toute autre musique, comme la femme qu'on aime nous libère du désir de toute autre femme. J'ai écrit mille fois que l'amour et la musique étaient une seule et même réalité, donnée sous deux états différents, et j'en suis plus que jamais convaincu. Pour aimer la musique, il faut d'abord aimer tout court. Nulle part ailleurs que dans la musique de Jean-Sébastien Bach n'est sensible cette unicité essentielle et originelle, et c'est une des raisons qui font que cette musique est si précieuse. L'aimant, nous aimons. Qui ou quoi ? La question n'a pas de sens. Nous aimons de manière intransitive. 

Soit Bach est le résultat de la Civilisation, soit il en est le créateur ; soit il en est l'aboutissement ultime, soit il en est le point de départ. Soit elle provient de lui, soit il provient d'elle. D'où sa proximité avec Dieu. Soit le monde a rendu possible Bach, soit c'est Bach qui a rendu possible le monde que nous aimons. Mais dans ce double mouvement, le moteur est toujours l'amour. 

Bach est ce Mystère incroyablement raffiné et complet qui a rendu sensible le temps et l'amour aux hommes les plus simples. Il leur suffit pour cela d'être munis de deux oreilles et d'un cœur. 

(à Mme Elisabeth Sombart et à M. Felice Graziano)

mardi 18 décembre 2018

La question de l'amour



Si seulement j'étais capable de dire l'émotion que me procure l'Empereur, le concerto en mi bémol de Beethoven, cette espèce de large soulèvement de l'âme qu'il opère en moi à chaque écoute, vague gigantesque et souveraine, qui, un instant découvre (ou invente) ce qu'il y a de meilleur en moi…

Je me rappelle ce jour d'hiver du milieu des années 70, était-ce à Moissac, à Saint-Antonin-Noble-Val, à Figeac, ou dans un trou paumé de l'Aveyron, je ne sais, mais c'était un dimanche, je crois bien, aux alentours de midi, et la vieille télé en noir et blanc que nous avions là et qui ne servait quasi jamais diffusait un concert réunissant Arturo Benedetti Michelangeli et Carlo Maria Giulini. C'est Octave qui m'avait appelé et nous avions regardé le concert tous les deux. J'avais été subjugué, et mon enthousiasme était peut-être trop démonstratif. Octave, lui, n'était pas aussi emballé que moi. Quand je lui demandai quelles étaient ses réserves, il me répondit étrangement que le jeu de Michelangeli lui semblait trop aisé, voulant dire par là que le pianiste ne semblait éprouver aucun effort à jouer cette partition. Ce concerto était un de ceux que nous écoutions le plus à la maison, quand j'étais enfant, mais je ne parviens plus à savoir quels étaient les pianistes qui l'interprétaient. Kempff, sans doute, mais il ne devait pas être le seul. Richter, Backhaus, Fischer ? Ayant pu écouter à nouveau ce concerto joué par Michelangeli et Giulini, sur Youtube, je dois avouer une certaine déception. J'ignore s'il s'agit du même concert mais ce n'est pas aussi bon que dans mon souvenir. Le scansion est un peu raide, ça manque de souplesse et de profondeur, même si le pianiste est magistral. Il est possible que la proximité de la version Zimerman/Bernstein, que je venais d'écouter à deux reprises, ait été en partie la cause de cette déception. D'ailleurs, c'est surtout à l'orchestre, dirigé par Giulini, que vont mes reproches. Les phrases sont énoncées comme si chaque temps était identique au suivant ou au précédant. C'est plat.

Mais peu importe l'interprétation. Ce qui compte, c'est le concerto, c'est la musique. Ce qui compte, c'est que la poitrine s'ouvre grand, dès le commencement, ce qui compte, c'est cette impression de respiration, ou plutôt d'inspiration infinie qui ouvre l'âme et l'agrandit. Enfin ! À chaque nouvelle écoute de cette partition, on se dit : ENFIN ! Il était temps ! Comme si l'on était resté en apnée depuis des semaines, des mois, des années. Enfin, on peut à nouveau respirer. Enfin, toute la timidité essentielle qui est la nôtre s'efface devant l'appétit à connaître, à embrasser le monde, à entrer en lui, et, surtout, on arrête un instant de se poser la question de l'amour

samedi 15 décembre 2018

De la douleur du dialogue



Se heurter enfin à soi-même, c'est ça ? Maudites phrases qui ne servent à rien ! Quand on laisse échapper le secret, ce n'est pas par la bouche qu'il s'échappe. Sur le ring, où chaque parole espérée nous brise le nez et les côtes, il faut respirer autrement, quand l'air manque, quand surgit en nous la seule question qui précède l'être : « À quoi bon ? »

Du sang dans la bouche, seule nourriture du vaincu qui ne sait pas encore qu'il n'est pas, qui n'en finit pas de se séparer de lui-même, celui-là qui mâchonne ce qu'il prend pour son histoire, car il voudrait tout de même avoir été – et ce sang justement est la seule preuve dont il dispose. 

Tu croyais être ? Tu viens trop tôt, ou trop tard. Tu t'es fourvoyé, tu as cru tes yeux, tes sens, tu as pris des bruits pour des paroles et des paroles pour de l'amour. Et tu t'es cru autorisé, surtout, à parler, à expliquer, à justifier, à commenter le vide de ton existence. Tu as fait des gestes, tu as produit des sons, tu as même tracé des lignes et des phrases sur le blanc tendre de chairs fugitives. Folie que tout cela. Excès. Bêtise. Lourdeur. Illusion. Passion…

(à Philippe Jarry)

Disgrâce



Entre matraque et dictionnaire,

entre silence et déni,

entre baiser et poison,

il faut rayer la raison

ou disparaître au talon

de celui qui fut l'ami

et s'est révélé sanguinaire.

vendredi 14 décembre 2018

Spectacle



Bromazépam : « On y était presque. Nous étions une cinquantaine dans le creux de sa main. Il a hésité une minute… J'ai failli jouir. »

Zopiclone : « On était encore dans le tube, serrés les uns contre les autres, mais on a bien senti qu'il se passait un truc. Le bruit d'un flacon qu'on vide d'un coup, ça nous fait frémir. On bougeait plus, on écoutait. »

Métoclopramide : « Fausse alerte. Mais il sait qu'il peut compter sur nous. On sera là. »

Le Tunnel : « Moi aussi j'ai bien cru que ça y était. Les pieds étaient déjà passés. Quelle bêtise, ce renoncement ! »

Ircantec : « On a failli économiser 1500 balles… »

Le Cancer : « On peut dire qu'on l'a échappé belle ! »

X, Y, Z : « Nous n'avons rien à déclarer. »

Coupable



Si je suis coupable,

C'est d'être innocent –

L'innocent étant celui qui croit

À l'intelligence de ses pairs.

Tout sauf rien



« Le totalitarisme de la pensée »… J'aurais pu tomber sur autre chose, je pourrais prendre mille autres exemples, mais c'est là-dessus que je suis tombé en ouvrant Facebook, mais t'as aussi "censure", "fascisme", "violence", "gauchiasse", "vraie droite", "Macron", "partage", "haut et court", "halal", enfin tout un tas de vocables et de syntagmes qui reviennent en permanence, qui tournent en rond dans ce fatras moïque, dans cette éjaculation continue de mois qui fend les bits et ouvre la mer de merde pour que tous ces zombies puissent traverser à pieds secs, passant d'un continent à l'autre, avec des images de saucisses, de chats, d'éléphants décapités, d'hommes le cul en l'air, et d'appels à la révolte sur fond de fleurs, de cœurs, et de fusils-mitrailleurs, je vous raconte ça comme je le vois, je suis dans la jungle, tout le monde tire sur tout le monde, le sang gicle, les bras arrachés, l'odeur de la viande carbonisée, le bruit assourdissant des hélicoptères, le silence assourdissant de la peur, pourquoi suis-je revenu, pourquoi suis-je encore là, pourquoi recommencer la même histoire, petits cœurs roses, intestins fumants, couilles écrasées, bouches édentées, ils sont peinards à se lancer des injonctions et des bisous, les femmes sont en vitrine, comme dans les boucheries d'antan, les hommes font des phrases et roulent des mécaniques, c'est un bordel immonde où tout le monde parle en même temps, où tout le monde tente d'échapper à la vie qui gueule et qui pue, on leur a distribué un mode d'emploi et ils s'y conforment du mieux qu'ils peuvent, c'est Koh-Lanta pour tout le monde, c'est The Voice hors de l'écran, c'est Machine et Machin qui trichent, heureusement, c'est à qui te prend le mieux pour un con, pour une conne, pour effacer ce que tu pourrais dire, ça grouille dans les sous-sols privés, ça remonte à la surface, ça déborde, parfois, ça fume, ça sanglote, mais ça rit beaucoup, et ça explique le monde, la politique, l'amour, le destin, la candeur, la chaleur, et ça repart dans les tripes cachées, dans le rectum politique, et bientôt un autre attentat pour ressouder les rangs, au garde-à-vous, les slogans, les phrases automatiques, les postures, le courage, la fiente et l'humour au goût de vomi, et ces faces jaunes qui remplacent la ponctuation et la poignée de main, la virilité des sentiments et surtout l'honneur, ne parlons même pas de la vérité, qui a mis les bouts depuis un moment, effrayée de ne plus voir que des ados et des connasses épilées, ils mentent, ils mentent tous, combien il fait, chez vous, tout va bien, tu veux être quoi, tu peux être tout ce que tu veux, tu sais, tout sauf rien, parce que le silence assourdissant de la peur, parce qu'être ne coûte plus rien, c'est pris en charge, c'est remboursé, c'est rien qu'une tache sur un pantalon, c'est mignon.

Tutoyez-vous !

jeudi 13 décembre 2018

Lecteurs d'aujourd'hui



Voici – sans commentaires, sans ajouts ni transformations d'aucune sorte – le commentaire d'un lecteur d'aujourd'hui, client d'Amazon.

***

Souvent présentée comme un prélude à La Montagne Magique, l’un des romans phares de Thomas Mann, La Mort A Venise m’a permis de faire connaissance avec celui qui est considéré comme l’un des auteurs européens majeurs de la première moitié du XXe siècle.

L’histoire est celle d’un écrivain allemand de renom, Gustav Aschenbach. Un écrivain austère, tout entier dévoué à son œuvre, qu’obnubile sa quête de la perfection. Mais qui, en villégiature à Venise, s’éprendra follement d’un jeune garçon polonais, Tadzio.

Cette passion dévorante le poussera à prolonger son séjour dans la Cité des Doges et même à y rester après avoir appris qu’une épidémie de choléra s’y était déclarée. Avec comme tribut un sort funeste, puisqu’il finira par mourir de cette maladie, en contemplant une dernière fois l’élu de son cœur.

En d’autre termes, peut-être plus contemporains et moins élégants, l’histoire que nous raconte Thomas Mann dans La Mort A Venise n’est rien d’autre que celle d’un vieux pédéraste qui s’éprend d’un jeune garçon et qui tente en vain de camoufler cette attirance contre nature derrière de grands principes classiques. La Mort A Venise est en effet constellée de références à l’antiquité grecque, censées justifier intellectuellement les pulsions sexuelles d’Aschenbach.

Impossible de dire si, de la sorte, Thomas Mann entend d’abord manier le second degré ou tente plutôt de justifier des comportements dont il a lui-même avoué en avoir ressentis de semblables à certaine époque de son existence. Peu importe finalement…

Je n’aurais pas voulu ne pas m’essayer à Thomas Mann, mais la découverte que j’en ai faite risque fort de tourner court, tant j’ai peu accroché à son style littéraire, aux préoccupations qui sont les siennes ou encore aux tourments dont il souffre… D’autant que les deux autres nouvelles faisant suite à La Mort A Venise, Tristan et Le Chemin Du Cimetière, sont dans la droite ligne de la première…

Dans la tête…



L'élève frappe la pulsation dans ses mains en fixant la partition. Je me demande quand est-ce qu'il va commencer… 

Au bout d'un moment, il arrête de frapper dans ses mains et me regarde avec un bon sourire. 

– Tu ne veux pas faire cet exercice ? 

– Mais je viens de le faire !

– Mais non, tu n'as pas commencé…

– Mais si, je suis allé jusqu'à la fin.

– Mais enfin… et les notes ???

– Je les dis dans ma tête !

J'aime



« J'aime beaucoup le classique moi aussi. »

En sept mots, tout est dit, d'une pensée, d'une morale, d'une esthétique – et de la culture de celui qui s'exprime. Ces phrases qui en un tour d'esprit dévoilent leur auteur, se suffisent à elles-mêmes, ces phrases qui parlent à l'insu de leur locuteur et qui en creux en donnent un portrait exhaustif, on les chérit. Ces phrases, celui qui les prononce croit les dire, alors que ce sont elles, ces phrases, qui le disent, lui. C'est comme si elles parlaient toutes seules. C'est la langue qui va plus vite que celui qui fait des phrases, c'est la langue qui échappe à celui qui pense en être le maître, c'est la langue qui va plus vite que son chiffre, c'est la langue qui pend hors des orbites du parlant, qui passe les dents, qui exsude de son personnage comme les mots qui sortent du papier, comme le nez au milieu de la figure.

« Aimer le classique aussi » ? Chaque mot de cette proposition est à souligner, mais chaque mot de cette proposition est dépendant des autres : en souligner un reviendrait à ne pas la comprendre.

Mais prenons les choses dans l'ordre.

– « Aimer ». Ils veulent à toute force nous dire ce qu'ils aiment. Comme si cet amour prouvait quoi que ce soit, comme si cette dilection portait en elle-même sa morale et sa justice. Ce qu'ils ignorent,  c'est que l'amour a peu à voir avec la culture. Mais c'est surtout le "je" de « j'aime » qui est important, car les goûts ne peuvent pas être déliés des états culturels qui les présupposent. Le goût est le point qui, à l'exacte intersection de l'intelligence et de la culture, résume un individu. Qui est le "je" qui s'exprime ici ? C'est ce qu'il faudrait savoir. Le petit-bourgeois de l'hyper-démocratie est persuadé qu'il parle en son nom, qu'il est libre de ses mouvements et de ses goûts, que ces derniers ne relèvent que de son libre-artbitre, qu'il est souverain. C'est tout à fait faux, bien entendu. « Celui qui croit au libre-arbitre n'a jamais aimé, ou haï. »

– « Le classique ». Le-classique, c'est la langue de ceux qui ne parlent pas cette langue, et s'ils ne parlent pas cette langue, c'est justement parce qu'ils ambitionnent de parler une langue neutre. La langue neutre, c'est la langue qui prétend mettre les divers états culturels à équidistance les uns des autres, c'est la langue qui prétend donner le choix. Le petit-bourgeois a le choix. Il fait son marché parmi "les cultures", parmi les arts, parmi les œuvres, et il sélectionne ce qui lui plaît – ce qu'il aime. Nous sommes au pays de l'éclectisme de droit divin et de la personnalisation, de la customisation. Choisis ta vie ! Choisis ta culture ! Choisis ta langue ! Choisis ton prénom ! Choisis ton sexe, pardon, ton genre. Et même, on l'a vu récemment, choisis… ton âge ! Le petit bourgeois post-moderne et post-démocratique vit sa vie à l'heure numérique et virtuelle. Il choisit les éléments de sa vie comme il choisit son fond d'écran et la couleur de l'intérieur de sa voiture. Quand j'étais enfant, on disait de tel qu'il avait "mauvais genre". Il n'y a plus de mauvais genres. Il n'y a plus que des choix, des "options", comme ils disent. Le mot "musique" n'est pas neutre. La langue non plus.

– « Aussi ». On n'aime pas la musique aussi. Soit on aime la musique soit on ne l'aime pas. Sauf, bien sûr, si "la musique" n'est pas la musique ; sauf si c'est « du classique » (ou du jazz, etc.) que l'on parle, c'est-à-dire de la partie d'un tout – le tout en question étant un assemblage hétéroclite et pluri-culturel de "musiques" : le (la musique) classique, la chanson, l'avariété, le jazz, le rock, le folk, le disco, le rap, la pop, la techno, le funk, le R&B, la musique de film, et tous les genres et sous-genres que j'oublie ou que j'ignore, volontairement ou involontairement. Il y aurait donc plusieurs musiques (comme il y aurait plusieurs cultures)… Tout est là, dans ce pluriel idéologique. La démocratie est passée par là, ou, plus exactement, l'hyper-démocratie, celle qui transforme le réel en une gigantesque vente en ligne où tout se trouve à disposition, où chaque "produit culturel" est à portée de main, et chacun d'entre eux à égale distance de la main du consommateur ou du likeur. Il veut, il prend. Il ne veut pas, il passe son chemin. Tout le contraire de l'art, donc. Mais qui sait encore que la musique est un art, et le plus exigeant de tous ?

Il n'y a pas "des musiques". Il y a la musique d'un côté, et il y a le jazz, le rock, la chanson, etc., de l'autre. La musique, c'est cet art qui a traversé les siècles, cet art qu'on peut encore "interpréter" aujourd'hui sans que les œuvres dans lesquelles il s'incarne n'aient en rien vieilli. Ce n'est pas une question de virtuosité, d'originalité, d'inventivité, de technicité, ni même de complexité, non, la question, c'est celle de la pensée – au sens le plus exigeant du terme – qui rencontre la matière sonore, et qui lui donne cette forme qui, cinq ou six siècles après, nous bouleverse encore, nous enseigne encore, et encore nous met en contact avec le mystère du monde. Art ou pas art, telle est la question – la seule.

Il y a d'un côté l'idéologie, qui préoccupe beaucoup les vivants, et de l'autre l'art, qui les occupe très peu. Si l'art traverse les siècles et leur donne un visage (et peut-être une âme), il est juste de noter que l'idéologie, elle, fait beaucoup plus de morts. C'est la grande nettoyeuse du monde. Comme le monde déborde de vivants, le temps est peut-être venu à l'art de laisser définitivement la place à l'idéologie.