samedi 22 septembre 2018

Celle qui n'existait pas



Catapultée de mec en mec, elle avait atterri là, pauvre petit oisillon sans tête et sans cœur. Prise au divisionnaire de province, retouchée en pointes de nerfs, elle avait les yeux tisonnés en méat de Sphinx, et la nymphe mythologique. Elle mangeait mes doigts, raclait du talon, et reniflait en matant sa série préférée sur Netflix. Je lui apportais des chips et du lait chaud et la badigeonnais de talc, surtout sous la plante des pieds, qu'elle avait minuscules. Il fallait l'enfermer à clef, de 10h à 17h, sans pilules, sans espoir, sans téléphone. Elle avait une brève période de lucidité à la fin de l'après-midi, quand elle se précipitait aux chiottes pour se déboucher l'artère principale en saccades sans ponctuation.

Alors elle chantait à tue-tête. Du Machaut ou du Jean Ferrat, je ne sais pas, espérant couvrir le bruit de la débâcle. Elle m'appelait, après, tremblante, suante, vibrante et blanche et repentante comme l'ultime hostie, essayant un sourire en point d'orgue, malgré sa myopie de chauve-souris et ses larmes mauves. La ramenant à mon bras vers le plumard mouillé, je songeais aux jours heureux, quand elle déclamait sur l'estrade, ses talons perpendiculaires à l'horizon. Soupir et désastre…

Ton vomi sur mon ventre, c'est de la confiture aux cochons, ma princesse. Elle s'en fout, de ce que je dis. Elle s'épile le menton tout en lisant Tolstoï, tout à fait tranquille maintenant, prête à repartir pour un tour de manège, sa bouteille de Courmayeur à portée de main. 

[[Ça fait peu, tu sais. Quoi, ça ? Rien, rien, je disais ça pour voir si tu m'écoutais. Tu fais toujours ça. Parce que tu n'écoutes jamais. Mais si, on parle, là. Non, on ne parle pas, c'est pas ça, parler. Alors vas-y, je t'écoute, parle-moi. Mais toi, toi, t'existes pas. T'es pas gentil.]]

Comme dans la musique du XVIIIe siècle, on reprend Da Capo. C'est sans fin. C'est une hôtesse de l'air qui fait son numéro avec le gilet de sauvetage, vous voyez ? Le même à chaque fois. À quoi pense-t-elle ? À quoi ? Vous me demandez à quoi ? À rien, justement. À rien du tout. Je sais, on n'y croit pas, et pourtant c'est la vérité vraie. Il y a toujours un soleil éclatant dans la tête de cette femme, un soleil qui chasse tout le reste. Les ombres ont déguerpi. Elle se cogne aux meubles, aux murs, aux hommes, pourtant. Elle se cogne à l'espace, à l'air, au temps, et même au souvenir. Je suis pas gentil. C'est même mon frère qui l'a dit. Il lui a dit la vérité sur moi. Il lui a expliqué. Elle a bien compris. La vérité sortait de sa bouche. Elle corrigeait ses copies au salon. C'était l'attraction. Il faut fictionnaliser le vide, et vider la fiction de ses scories, vous savez, celles qui dépassent du plan.

C'est tellement incroyable qu'on se dit, mais non, y a autre chose, évidemment, faut juste creuser encore. Et sinon, pourquoi elle serait là ? Ah, c'est pas facile d'accepter que ce qu'on voit soit tout ce qu'il y a à voir. Pourtant, c'est toujours comme ça. On nous raconte toujours, on nous parle des profondeurs, de la psychologie, de l'inconscient, de la vie de l'esprit, des rêves, des jeux de mots, des parents, des enfants, des désirs, de l'angoisse, on nous parle comme si on n'avait pas des yeux et des oreilles, comme si l'autre monde (celui que personne ne voit) était plus vrai que celui-ci, comme si le monde n'était empli que de Bach, de Nietzsche, de Vinci, de Proust, de Shakespeare, de Napoléon… Mais non, le monde est rempli d'indigents, de divisionnaires, de dames-pipi, de sacs plastiques et d'éléphants auxquels on a arraché les défenses. C'est avec eux qu'il faut négocier à chaque seconde le droit de respirer ou d'écouter Chausson, pas avec Jules César. C'est Jean-Claude Junker ou Laurent Ruquier, qui vous appuie sur la nuque, qui vous courbe vers la terre et vous esquinte les lombaires, pas saint Jean l'Évangéliste ni Franz Schubert.

On se balade en voiture sur les petites routes de la Lomagne, par exemple, et là on a un flash : ce que la vie serait chouette, tout de même, si tout ça existait, si on pouvait rester comme ça, et lui faire l'amour en regardant par la fenêtre et en lui demandant pardon. Ça dure ce que ça dure, mais c'est bon. Et là, on a des souvenirs qui remontent, pourtant, des vieux souvenirs tout pâles, tout fluets, des souvenirs des vieux, de la Haute-Savoie, du vélo, des champs, des vaches, des filles, de l'odeur de la bouse et de la prairie, de la mère parfumée à la messe, des choux à la crème, de la terre battue au tennis et des seins blancs de Mme Ménichon (elle était tellement bronzée, Mme Ménichon, que ses seins avaient l'air de vous gicler à la figure, quand, faisant avec sa raquette un mouvement un peu plus ample que les autres, une bande sournoise de peau blanche venait à dépasser de son soutien-gorge). Ah, les cons, ils nous ont bien eus. On a pris les souvenirs pour la vraie vie, et la vraie vie pour de la vie.

De temps en temps, il faut remettre les choses à plat, vérifier les boyaux, les artères, la pompe, le temps de réaction et le goût des humeurs. Les femmes sont des mécaniques formidables, mais c'est fragile, toujours à se dérégler, toujours à inverser les flux, à vider les cuves et à désespérer Billancourt. Regardez l'autre négresse, à la télé, qui hurle quand on lui parle de son prénom. Elle pourrait être jolie, pourtant. Mais non, elle veut être elle-même. Elle veut qu'un satellite soit branché en permanence sur son ressenti et un microscope quantique sur son mystère-féminin. Elle veut même exister, en plus d'être accessoirement française. Toujours des demandes, toujours des exigences. Avant, on avait une machine qui traitait directement ces cas-là, et ça se passait très bien, mais la machine a été déclarée obsolète, et même hors-la-loi. Alors les femmes qui restent sont comme les vaches qui sortent de l'étable au printemps, elles dansent comme des aliénées, comme des soupières en leggings, et le spectacle, bien que réjouissant, est affreusement déprimant, car on sent bien qu'elles ont perdu toute grâce à l'abri de la lumière.

Il y a des gens qui veulent à tout prix sortir du lot, et il y en a d'autres qui ne peuvent subsister qu'en disparaissant, en reniant toute singularité en eux. Ceux-là vivent dans un désastre feutré et charitable, et leur surdité confine à la maladie mentale, certes, mais ils restent liquides entre deux vagues de fraises Tagada fondues ; de loin ils font envie, comme ces candidats de Koh-Lanta qui se lavent les dents avec de la cendre et mangent des araignées. Ce qu'on ne sait pas est qu'ils ont la chiasse toutes les nuits.

Une innocence pire que la corruption, c'est peut-être ça, ce qui vient du sol et qui remonte dans la gorge. Pourquoi tu t'accroches, toi, à cette mélasse ? Que penses-tu avoir reconnu ? Questions tout à fait interdites, ça va de soi – un peu comme si je me demandais comment il se fait que je n'ai jamais travaillé chez Lehman Brothers. La vie à crédit, tu connais ? C'est affreux comme on peut avoir honte, parfois.

(…)

vendredi 21 septembre 2018

Petit portrait en prose (18)



Un beau jour, son père a trompé sa mère. Ce jour-là, c'en fut fini de nous deux : elle a réalisé qu'elle aussi était une femme, et que j'étais un homme.

***

Quand je l'ai rencontrée, elle était paraît-il amoureuse d'un petit gars de sa cité, un certain Idir. Je ne l'ai jamais vu, lui. C'est surtout sa mère qui me racontait que C. était amoureuse de ce garçon, mais moi, je voyais bien que sa fille s'arrangeait toujours pour être là quand je m'y trouvais. Elle allait m'acheter des glaces, elle voulait m'aider à déménager, à ranger, à bricoler, elle voulait aller se promener avec moi, elle voulait que je lui fasse découvrir Paris, bref, elle faisait mon siège, l'air de rien, avec son air indolent de petite innocente.

Avec elle j'étais innocent. Nous étions innocents de tout. Cette innocence a creusé un trou dans ma vie.

Elle habitait à Montreuil, dans une cité, et s'y trouvait très bien. De sa mère elle avait hérité d'un grand nez et de quelques kabyleries. Elle était grande, sportive, et possédait une magnifique chevelure, avait de très jolis seins et posait pour moi avec une parfaite bonne volonté. 

Personne ne savait ce qui se passait entre nous, sauf Anne, fidèle Brangaine qui favorisait nos rencontres et gardait notre secret. Nous avions déjà passé plusieurs nuits ensemble, de manière complètement secrète, mais nous n'avions pas réellement fait l'amour. Et puis, le soir de Noël (ou de la saint Sylvestre, je ne sais plus), elle est venue me rejoindre chez moi en cachette. Comme elle était encore vierge et que je n'avais évidemment pas de capotes, j'ai préféré l'enculer, c'était plus sûr. Qu'est-ce qu'on a pu rire, cette nuit-là ! Ça l'a bien un peu intriguée, le coup de la sodomie, mais elle s'y est prêtée de bonne grâce. De toute façon, elle était toujours partante pour l'aventure. 

Plusieurs fois j'étais allé chez eux, à Montreuil, dans leur grand appartement très haut situé. Son frère et ses parents m'adoraient. Et personne, jamais, ne se serait douté que je puisse coucher avec la petite. Qu'elle puisse avoir du goût pour un homme qui avait quinze ans de plus qu'elle, et même qu'elle puisse en être amoureuse, ça ne les a jamais effleurés. 

Comme je venais de vendre ma maison, j'avais un peu d'argent, que j'ai claqué très rapidement en l'emmenant dans tous les restaurants de Paris. Nous avons énormément marché dans la ville, nous avons passé des nuits dehors, sur les quais, dans des parcs, elle avait les clefs de chez moi, et je l'y trouvais très souvent en rentrant du travail ; c'était une sensation de liberté extraordinaire. Ou alors, si elle n'y était pas, je trouvais l'appartement rempli de petits mots, poèmes ou dessins, joliment disposés dans des endroits inattendus. Je ne sais pas si la différence d'âge est en cause, mais il n'y avait entre nous aucune des habituelles stratégies qui ont cours dans les couples et qui les rendent si pénibles. Aucune contrainte, aucune pesanteur, mais surtout aucune négociation. Farfelus nous étions, mais elle était sérieuse et appliquée dans sa farfellerie : surprenante, tendre, espiègle, lyrique parfois, mais toujours gaie et agile, généreuse, elle savait marcher au rythme de notre secret et lui faire rendre un son singulier.

Quand je repense à cette merveilleuse jeune fille, dont la grâce éclatait à chaque instant et dans chaque geste, dont la gourmandise extatique était un poème en soi, j'ai de la nostalgie pour cette vie simple et gaie, fluide, qui a duré trois ans. Pourtant, et même si elle fut difficile, je remercie de Ciel de notre séparation. Ce genre de relation ne doit pas durer plus longtemps, si l'on veut éviter la prison du naturel. À l'abri du secret peut fleurir un bonheur fou, mais terrible, qui nous arrime à nous-mêmes bien mieux que la pire des souffrances. 

jeudi 20 septembre 2018

Le Progrès



« Leur idée – on peut dire la seule idée qui leur reste – c'est que le monde suit son chemin comme une locomotive lancée sur des rails, et dès qu'on leur demande de changer quoi que ce soit à ce qui est, ils parlent de retour en arrière. Supposez que demain – puisque nous sommes dans les suppositions, restons-y – les radiations émises sur tous les points du globe par les usines de désintégration modifient assez leur équilibre vital et les sécrétions de leurs glandes pour en faire des monstres, ils se résigneront à naître bossus, tordus ou couverts d'un poil épais en se disant une fois de plus qu'on ne s'oppose pas au progrès. Le mot de progrès sera le dernier qui s'échappera de leurs lèvres à la minute où la planète volera en éclat dans l'espace. Leur soumission au progrès n'a d'égale que leur soumission à l'État, et elle a absolument le même caractère. Le progrès les dispense de jamais s'écarter d'un pas de la route suivie par tout le monde. L'État les décharge un peu plus chaque jour du soin de disposer de leur propre vie, en attendant le jour prochain – déjà venu pour des millions d'hommes en ce moment même – où il les exemptera de penser. »

Georges Bernanos, "La Liberté, pour quoi faire ?", 1946-1947, Gallimard, 1953.

[C'est moi qui souligne]

mercredi 19 septembre 2018

Passage



Nous avions toujours du jus de pomme, à la maison, que mon père achetait en quantité importante à un hobereau de Sales. Comme le vin, la bière, les confitures, les conserves en bocaux, on le gardait au cellier, situé entre le garage et la buanderie, et dont le sol était de terre battue. C'était au début des pommes golden, qui eurent un énorme succès, en ces années-là, et que cultivait M. Delleins. J'ignore si le jus de pommes que nous buvions était fait avec des golden ou avec d'autres pommes, plus traditionnelles, d'implantation plus ancienne, en Haute-Savoie, mais j'avais une passion pour ce jus de fruits, qui avait une caractéristique singulière : la même gorgée désaltérait et donnait soif. L'apaisement du désaltèrement se donnait au moment même où la soif était violemment exacerbée. C'était plus que ça : les deux sensations étaient indissociables. L'esprit ne sait plus ce qu'il ressent, quand le cerveau reçoit simultanément deux informations contradictoires. Plus on avait l'impression de se désaltérer plus on avait soif. J'imagine que le dosage du sucre était parfaitement équivalent à la pointe d'acidité et de fraîcheur pincée qui dans cette boisson désaltérait, mais il est probable que mon explication n'explique rien du tout.

Ce qui apaise et excite, ce qui tend et détend, ce qui fait du bien et du mal, ce qui donne de la vigueur et épuise, ce qui agrandit et castre, et tout cela simultanément, c'est l'amour.

Dans une gorgée de ce jus de pomme, un secret d'une profondeur infinie se donnait simplement, sans apprêt, sans retenue ni complication. Ce que goûtait notre palais, notre langue, notre bouche tout entière, et tout notre corps, c'était le point inhospitalier de l'amour en acte, le point sans durée, sans épaisseur, sans volume, le point incandescent, celui depuis lequel on sait tout mais on ne comprend rien ; on ne peut pas se tenir sur cette pointe acérée, c'est le lieu de l'impossible repos. On ne peut pas être immobile, dans l'amour, non plus que dans la musique.

Au moment même où une boisson nous désaltère, une angoisse indicible nous étreint : la possibilité que plus rien jamais ne nous désaltère. Et cet effroi prend possession de nous au même moment que la félicité du désaltèrement – le bénéfice n'existe pas sans la peur de son manque. Quelque chose emplit et quelque chose vide, quelque chose possède et quelque chose libère. Nous restons sur le seuil. Au moment même où l'amour d'une femme entre en nous entre la terreur, car cet amour qui arrive à peine est déjà en train de passer. C'est sa nature, de passer. Les femmes sont d'éternelles passantes, en tout cas les amoureuses. Le désir et la consolation n'empruntent pas les mêmes chemins, ils se croisent parfois, brièvement, et leur éphémère rencontre nous trompe.

Quand un homme jouit, on dit qu'il vient. Sans doute vient-il à la rencontre de la femme ; mais elle, la femme, est déjà ailleurs. Elle est passée par là, mais c'est seulement son ombre que l'homme rejoint. Il croit se désaltérer en aimant, mais il ne fait qu'accroître sa soif – et il reste sur le seuil, seul, en pleine lumière, écrasé et pressé comme un fruit trop mûr.

***

Désaltérer signifie satisfaire ses désirs, et par là cesser d'être autre qu'on est, se défaire de l'autre, en nous, ce désir qui nous pousse vers un ailleurs inconnu. En nous tirant vers l'autre et l'ailleurs, en nous donnant soif (d'autre chose), l'autre-en-nous nous ramène paradoxalement à nous, car les désirs sont bien entendu sans fin ni objet : un désir n'est véritable que dans la mesure où il est impossible à combler – et le mot "combler" dit bien qu'il s'agit d'un trou sans fond, que ce soit le sexe d'une femme ou le cœur d'un homme, le temps ou la certitude. Le désir nous altère, mais cette altération même est notre destin le plus profond. Au seuil de nous-mêmes, il n'y a qu'un passage vertical dans lequel nous disparaissons, une modulation sans fin. Il n'y a pas de rencontre, il n'y a qu'une infinie modulation dans laquelle les deux sujets se perdent, chacun croyant se désaltérer grâce à l'autre.

mardi 11 septembre 2018

Petit portrait en prose (17)



Hélène croit toujours que je lui cache quelque chose. Elle me regarde et creuse en moi des galeries. Elle fait attention à tout. Si elle élève un peu la voix, l'instant d'après elle vient s'excuser.

Nous nous sommes rencontrés dans le train, le matin, très tôt, entre Dijon et Paris. Elle dormait, la tête posée sur la tablette, devant elle, et on ne voyait pas son visage tant sa chevelure était abondante, qui recouvrait tout.

Je suis passé plusieurs fois. 

Comme le train était à peu près vide, j'ai changé de place, je me suis installé dans la même rangée, de l'autre côté du couloir. Elle a levé la tête, l'a tournée de mon côté, m'a jeté un bref coup d'œil, et s'est rendormie aussitôt. J'avais eu le temps d'apercevoir ses yeux gonflés, son long cou, et ses épais sourcils.

Peu après Laroche-Mygennes, elle a ouvert un œil et est allée aux toilettes. Quand elle est revenue, je l'ai regardée, jusqu'à la gêner. Elle a ouvert la bouche, comme si elle allait dire quelque chose, mais s'est ravisée et s'est assise sans bruit. Je l'ai vue regarder par la fenêtre (le jour commençait à se lever), et j'apercevais parfois sa bouche dans le reflet de la glace contre laquelle elle avait appuyé sa tête.  Elle allait peut-être se rendormir, alors je me suis levé et me suis assis à côté d'elle. Elle a tourné la tête vers moi sans sourire et je me suis excusé. Elle m'a demandé de quoi. J'ai répondu de vouloir être près de vous. Elle m'a demandé si elle pouvait continuer à dormir. Je n'ai pas pu refuser. Alors elle a posé la tête contre mon épaule et elle a fermé les yeux. 

lundi 10 septembre 2018

Petit portrait en prose (16)


Avec elle c'était toujours l'après-midi. Une fille de la sieste, une fille allongée, une fille avec juste ce qu'il faut de mollesse pour qu'on aime être un homme. À moitié suisse, à moitié mexicaine, avec des fesses amples et mates. Elle parlait lentement, elle faisait l'amour lentement, elle jouait du piano lentement. Je posais ma tête entre ses cuisses, ma nuque sur son pubis très fourni, et j'entendais couler le temps, comme si elle avait pissé du temps sur moi, un temps aux arômes de lavande et de savon, un temps d'été interminable. Elle nous préparait du thym au caramel et venait me rejoindre sous la douche ; je collais ma queue contre son ventre un peu rond, je la prenais dans mes bras, et on laissait couler l'eau sur nous, comme une éternité jaune. Après, je la lavais, j'aimais laver ses fesses, son ventre, ses pieds. Elle prenait son sein à deux mains, le pressait en le regardant et le mettait dans ma bouche ; je me laissais étouffer paisiblement.

Quand on assistait aux conférences que Boucourechliev consacrait à Tristan et Isolde, je glissais ma main dans sa culotte, par derrière son dos, et j'enfonçais un peu mon majeur dans son cul. On faisait ça si calmement qu'on croyait vraiment que c'était le prélude de Tristan qui naturellement nous faisait bander, mais une bandaison sereine, sans tension, sans aucune projection vers l'acte sexuel. En ce temps-là on avait tout notre temps. Parfois, je sentais ses fesses se contracter un peu, sans plus. Elle avait le cul souriant, Anne, toujours. 

Elle habitait à Carouge, près de Genève, avait un petit côté Marilyn, dans la manière de mouvoir son corps, semblant se faufiler entre d'invisibles nuages. Entre les mots qu'elle prononçait et sa gorge, il y avait comme un retard, ou un écho. Je revois bien son derrière élastique mais je me rappelle mal son visage. Son con sentait le croissant tiède. 

Elle est repartie d'Aix-en-Provence en 4L, avec son amie Reine, petite blonde en sirop à la voix fraîche et étroite. Je les ai suivies du regard, on jouait à la pétanque. Ma Suissesse conduisait comme une reine sans protocole, elle n'était pas sentimentale, ni maladroite. C'était une église de chair qui glissait sur la terre. 

lundi 3 septembre 2018

L'Événement



Dans l'esprit de la plupart de nos contemporains, il manque cette chose minuscule mais essentielle : la conscience de l'événement, qui vient rompre la chaîne prévisible des heures, qui défait l'habitude, qui est susceptible de briser une vie, ou de la transformer radicalement et pour toujours, voire de la conduire à son terme.
Le mardi 28 août dernier, vers midi, je roulais à 140 sur l'autoroute reliant Toulouse à Carcassonne, et je doublais un camion, quand un bruit d'explosion suivi d'un vacarme effrayant me fit penser qu'un des pneus de la voiture que je conduisais avait éclaté. Immédiatement, je ne pensai qu'à me garer le plus rapidement possible sur le bord de l'autoroute. En quelques secondes, je stoppai la voiture tant bien que mal sur la bande d'arrêt d'urgence. Mais dans ma précipitation, j'avais oublié le camion que j'étais en train de doubler, et je lui coupai brutalement la route. Il eut beaucoup de mal à m'éviter, et l'avant du camion passa à quelques centimètres de la voiture. Ces quelques centimètres, et les réflexes du camionneur, m'ont sans doute sauvé la vie.
Cet événement, quand j'ai déposé mes amis à la gare de Toulouse, et que j'ai pris la route pour rentrer chez moi, n'était pas du tout inscrit dans ma feuille de route ; il n'aurait pas dû se produire : ma vie ne tenait aucun compte de cette possibilité-là. 
Les Français sont le conducteur que j'étais mardi dernier. Ils pensent que l'événement n'existe pas pour eux. L'événement peut à la rigueur survenir en Grèce, en Angleterre, en Espagne, en Italie, voire en Allemagne, et bien sûr en Amérique latine ou en Chine, mais, depuis la fin de la Deuxième guerre mondiale, ils vivent avec cette quasi certitude que rien ne leur arrivera, qu'ils sont sortis de l'histoire, et que la seule chose qu'on leur demande, à part réussir à ne pas se taper dessus avec leur conjoint, est de voter tous les cinq ans pour un président qui va conduire la voiture France et la mener à bon port. Ce sera peut-être médiocre, ce sera peut-être ennuyeux et ridicule, mais en gros il n'arrivera rien. Je suis convaincu, moi, que l'histoire va les réveiller brutalement. Dormir au volant, c'est dangereux. Dormir à l'histoire, c'est suicidaire. Et, contrairement à ce qu'on pourrait penser, il est tout à fait possible de se suicider par inadvertance, par paresse, par bêtise, ou par inconscience.
Vous aurez peut-être noté que d'aucuns attendent avec impatience l'avènement des voitures autonomes. Elles semblent très mal nommées, ces "voitures autonomes", puisqu'elles sont le contraire exactement de l'automobile. Une automobile vous obéit, vous fait libre, alors qu'une voiture autonome vous emmène là où elle a décidé d'aller, là où elle doit aller (certes, avec votre accord). Comme d'habitude, les très bonnes raisons de nous faire adorer ce qui va vite devenir obligatoire ne manquent pas. La sécurité, le côté pratique, l'économie, la rationalisation des transports, le gain de temps, la fatigue moindre… Qui pourrait être assez fou pour négliger ces merveilleuses avancées du progrès ? Qui oserait faire fi de la sécurité, de la rapidité, et des économies que nous feront bien sûr réaliser ces merveilleuses machines obéissantes ? Qui aurait le culot de contester leur haute moralité écologique ? À part les fous, les vicieux et les méchants, on ne voit pas. Résister est suspect, mais refuser est criminel. Le progrès, c'est comme la politique : il faut faire mine de monter dans le même bateau que les autres condamnés, si l'on veut avoir une chance de passer pour un aventurier ; et non seulement il faut monter dans la même embarcation, mais il faut encore montrer un enthousiasme de bon aloi. Tout le monde rame dans le même sens, ou on te débarque.
Si ces fameuses voitures du futur sont "autonomes", c'est précisément au sens où elles prennent leur autonomie par rapport au conducteur – qui disparaît donc en tant que tel. Il n'y aura plus de conducteur, comme il n'y a déjà plus de président de la République française, ou, si quelqu'un porte encore ce nom, la fonction, elle, a été relativisée, dévitalisée. Macron, en ce sens, est le premier néo-président français. Il inaugure la néo-république française, celle dont le sens et la direction sont donnés depuis un ailleurs indéfini, invisible, qui n'a ni nom ni statut. Le Pouvoir est décentré, déterritorialisé, on a sectionné les liens qui l'attachait au peuple français, il échappe ainsi complètement au contrôle des citoyens, ou plutôt des ex-citoyens, et il en acquiert une puissance plus grande encore, car diffuse et intangible, insaisissable. On a conservé les symboles républicains et démocratiques, mais, comme dans le façadisme architectural, on a tout changé, à l'intérieur. Tout est à l'avenant, dans la vie des Français au XXIe siècle : vous restez à la même place, vous conservez votre nom, mais on vous prive des moyens de diriger votre vie, de choisir ; mieux, vous remettez vous-mêmes les clefs de votre être à plus savant que vous, à plus habile que vous, à plus technicien que vous, à plus spécialisé que vous, à plus international que vous. Vous vous déchargez du fardeau de vivre (c'est-à-dire de tout ce qui vous relie aux corps et aux âmes et à la terre et aux paysages et aux humeurs et aux odeurs et au temps et à la connaissance), et vous errez désormais à la surface du monde comme un pur esprit – c'est en tout cas ainsi qu'on vous vend la chose. Cet esprit-là est au moins aussi précieux qu'une canette usagée de Coca exposée dans un musée d'art moderne mais, comme c'est tout ce que vous connaissez, et comme votre voisin a l'air d'en être parfaitement satisfait, vous vous en trouvez très bien. On a remplacé tout ce qui en vous était irremplaçable, singulier. On vous a dissous dans le pluriel, ce pluriel qui permet la circulation de tout et de tous comme autant d'éléments neutres qui s'emboîtent parfaitement dans la structure d'ensemble, quelque soit l'heure, le climat, les ciels, et les mémoires qui, elles aussi, ont été lissées pour glisser les unes sur les autres et s'échanger sans accrocs.
Cette circulation infinie et indifférente est la négation même de l'événement. La machine ne doit jamais s'arrêter, ni bifurquer ; il s'agit seulement d'habiter un processus sans fin. Le mouvement doit être régulier, fluide, et la seule manière de ne pouvoir pas se dérouter est d'aller dans toutes les directions simultanément, de dériver, sans attaches ni intention ni dessein. Le relativisme, c'est ça. Il est essentiel que le temps historique soit oublié, nié, comme les vraies oppositions, comme les différences structurelles, langues, sexes, nationalités, religions, races. La famille doit être détruite, les vieilles solidarités ridiculisées, les interdits remis sans cesse en cause (quand les vrais interdits, eux, ne sont jamais nommés), et tout ce qui sépare éradiqué. C'est à ce prix seulement qu'il n'arrivera plus rien, que tout sera prévisible, déterminé. Ce n'est pas l'accident, ou la catastrophe, qui seront éliminés, car l'accident et la catastrophe font partie du processus, ils en sont même d'une certaine façon le moteur, mais c'est bien l'événement, qui lui n'en fait pas partie. La vie sera perpétuellement "en crise", pour qu'il n'y ait plus de crises réelles. Pour éliminer le Destin, trop littéraire, trop pris dans le vieux Logos – donc encore dépendant de l'homme – et dans le Récit, qui suppose le drame et la négativité, il fallait créer un monde qui fonctionne tout seul, indemne de toute subjectivité, que l'homme ne puisse dérégler ni par son vice ni par sa vertu, ni par le caractère incertain et problématique de son évolution. Et pour être certain qu'il ne puisse pas le dévoyer, il fallait simplement l'éloigner des commandes tout en lui donnant le sentiment qu'il est le maître absolu, que rien n'existe au-dessus de lui. S'il n'arrive plus rien, si l'événement est aboli, l'homme peut sans dommages s'absenter de lui-même : il n'y aura plus personne pour s'inquiéter de sa disparition. 
L'événement, le seul événement réel, c'est la disparition de l'homme – de l'homme et de l'Homme. La place est vacante – et par quoi est-elle occupée ? Par l'accident et la catastrophe qui tournent en boucle et font spectacle, c'est-à-dire s'annulent en se répétant. On serre les dents, on serre les fesses, et hop, on est passé de l'autre côté, dans un monde sans Hhomme. Ça n'a pris qu'une seconde. Et comment le sait-on ? En observant les femmes, bien sûr. Elles ne savent plus quoi faire d'elles-mêmes, puisqu'il leur manque sur quoi s'appuyer, et par quoi échapper à elles-mêmes. Regardez-les se ridiculiser dans le féminisme et s'abîmer dans la tristesse sans fond d'une sexualité abolie. C'est comme si en musique on avait supprimé les dièses et gardé les bémols. Ça tourne en rond, mais ça ne tourne pas rond. Les femmes sont la loi, quand les hommes sont l'exception. Une loi sans exception, ça fonctionne aussi bien qu'une voiture qui n'aurait que des roues arrière. 

samedi 1 septembre 2018

À Table !



– C'est la Gauche !
– Non, c'est la Droite !
– Non, la Gauche !
– Non, la Droite !
– Mais pas du tout !
– Bien sûr que si !
– Mais enfin, vous êtes fou !
– C'est vous qui l'êtes !
– C'est ce que dit toujours la Gauche !
– Oui, la Droite parle toujours ainsi, on le sait !
– La Droite sait où elle va.
– C'est la Gauche qui a une ligne directrice !
– Mais oui mais oui, c'est ça !
– Mais oui, parfaitement !
– Laissez-moi rire…
– Je vous laisse rire, mais c'est un fait.
– Les gauchistes sont fous et dangereux.
– Les droitards sont des salauds.
– Le communisme a fait plus de mort que le nazisme !
– Vous ne savez pas compter, à droite !
– Vous voyez ! Vous êtes complotistes, en plus !
– Non, nous sommes réalistes, et scientifiques.
– Ah ah ah, scientifiques, laissez-moi rire !
– Mais oui, parfaitement ! La science est de gauche.
– C'est la folie, qui est de gauche, oui !
– Et la culture est de gauche aussi.
– Et mon cul, il est de gauche ?
– Ah non, alors ! Vous avez un cul de droite, vous, c'est net !
– Et vous des pieds de gauche. C'est affreux, monstrueux !
– Et cette chevalière, là, non mais quelle horreur !
– Non mais dites donc ! Je n'ai rien dit de vos mains sales !
– Les mains sales, c'est plutôt un truc de droite, ça. Vous les trempez dans la merde…
– Comme votre Jean-Paul Sartre ?
– Comme votre Brasillach, vous voulez dire !
– Ah oui alors ! Vive Brasillach, si on le compare à Sartre !
– Vous voyez, vous n'avez même pas honte !
– Mais de quoi aurais-je honte ?
– Un Collabo, un traître, un fasciste !
– Collabo vous-même, traître vous-même !
– Ah, vous ne manquez pas d'air !
– Si, je manque d'air ! Vous me pompez l'air, Monsieur !
– Tant mieux ! Des gens comme vous ne devraient pas avoir le droit de respirer.
– Respirer près de vous ? Vous n'y pensez pas ! Ça sent bien trop mauvais…
– Vous êtes injurieux et méprisant.
– Vous êtes con et bien-pensant.
– Ah, je l'attendais, celle-là.
– Eh bien oui, vous êtes un bien-pensant, c'est la vérité.
– La bien-pensance est de droite, tout le monde sait ça.
– En plus d'être con, vous êtes inculte.
– Ah, ça y est, le mépris de classe, comme toujours…
– Ah, ça y est, le coup du mépris de classe, comme toujours…
– On ne peut pas discuter, avec des gens comme vous.
– C'est ce que j'allais dire : vous êtes trop bête !
– Trop bête pour Monseigneur, oui, c'est certain !
– Ce n'est tout de même pas ma faute si vous êtes de gauche !
– Ça, non, vous n'y êtes pour rien, c'est vrai !
– Ah bon ? Et moi qui croyais que c'était à cause de gens horribles, comme moi, que la Gauche avait conçu son grand projet…
– Ne vous donnez pas tant d'importance. Vous n'existez tout simplement pas. 
– Je n'existe peut-être pas mais vous avez quand-même le projet de m'anéantir !
– N'employez donc pas de grands mots que vous ne comprenez pas. Nous voulons seulement l'égalité sociale.
– L'égalité sociale ? Mais c'est un mensonge. Ce n'est pas l'égalité sociale, que vous voulez, c'est l'égalité tout court, c'est l'égalité en tout et pour tous. 
– Eh bien oui, justement. Nous voulons l'égalité en tout et pour tous ! Vous ne pouvez pas comprendre, puisque vous êtes pour les privilèges. 
– Les privilèges, non, mais les différences, la non-égalité, la discrimination, oui.
– Ah, vous voyez ! La discrimination ! 
– Mais oui, la discrimination ! La discrimination est à la base de la liberté. Le choix…
– Ne parlez donc pas de liberté ! La seule liberté que vous connaissez, c'est la liberté du riche d'écraser le pauvre, c'est la liberté du bourgeois de mépriser le prolétaire, la liberté du national d'exploiter l'étranger.
– Mais vous n'en avez pas assez, de répéter éternellement ces formules creuses auxquelles vous ne croyez même pas ?
– Mais si, j'y crois.
– Oui, j'oubliais, vous êtes un croyant, vous êtes un bigot, vous êtes un curé.
– Je préfère être un curé qu'un salaud.
– Mais vous ÊTES, un salaud, et le pire de tous, puisque vous êtes un salaud qui se prend pour un type bien.
– Ça vous dépasse, hein, qu'on puisse vouloir le bien !
– Vouloir le bien ? Mais quel bien, où voyez-vous du bien, dans vos projets tordus de curé sadique ?
– Donner à manger à tout le monde, vouloir que les femmes soient les égales des hommes, vouloir protéger le faible contre le fort, ce n'est pas bien, pour vous ?
– Non, en effet, ce n'est pas bien du tout, parce que le mensonge n'est jamais le bien.
– Mais qui vous parle de mensonge ?
– C'est précisément ça, le problème de la Gauche, elle finit par croire à ses mensonges.
– Là où vous voyez des mensonges, je ne vois que des utopies.
– Depuis le temps que vous pourrissez la vie de tout le monde, avec vos utopies, il ne vous est pas encore venu à l'esprit que ces utopies n'étaient que le vice à l'état pur ?
– Vous préférez vous contenter de ce qui est, de l'injustice éternelle, que vous voulez reproduire pour les siècles des siècles, comme il est dit dans votre maudit bouquin ?
– C'est de la Bible, que vous parlez ?
– Bien sûr que je parle de votre foutue Bible, ce livre terrible qui nous a mis dans le pétrin depuis vingt siècles !
– Ne parlez pas de ce que vous ne connaissez pas, je vous prie.
– Ah, ça vous ennuie, hein, que je connaisse la Bible !
– Vous ne la connaissez pas.
– Mais si je la connais. Je la connais suffisamment pour savoir toutes les horreurs qu'elle renferme, tous ces ferments de haine qu'elle distille depuis que votre Jésus de Nazareth s'est cru autorisé à se prendre pour Dieu.
– Vous venez de prouver que vous ne connaissiez pas la Bible.
– Et alors ? Qu'est-ce qu'on s'en fout, de la Bible, de la Torah, de tous ces vieux grimoires qui ne nous disent plus rien depuis longtemps ?
– C'est curieux, pourquoi ne mentionnez-vous pas le Coran ?
– Mais oui, mais oui, le Coran, si vous y tenez. Et aussi le catalogue de la Manufacture de Saint-Étienne. Ça vous branche, ça, les armes, non ?
– Pas spécialement, mais il faut bien se défendre contre les fous de votre espèce.
– Et les "invasions barbares", n'est-ce pas ? Vous devez sans doute trouver que nous sommes envahis par les bougnoules et les bamboulas…
– En effet, nous sommes envahis, c'est un fait.
– J'en étais sûr. Ce que vous êtes prévisibles, vous, les gens de droite.
– Si vous nous trouvez prévisibles, c'est que vous voyez la réalité aussi bien que nous. Simplement, vous n'osez pas la nommer.
– La réalité, vous voulez parler de votre fameux Grand Remplacement, là ?
– Par exemple, oui.
– Le fantasme d'un vieil écrivain moisi et sans talent retranché dans son château du Gers, recroquevillé sur ses peurs et ses souvenirs qui n'a pas pris ses pilules à temps…
– Vous au moins vous n'avez pas peur des clichés. Vous les ramassez à la pelle. Je me demande ce que vous faites des monceaux que vous accumulez ainsi…
– Il ne manque pas d'air, le droitard, de me parler de mes clichés, lui qui aime tant les préjugés !
– Cher ami, vous me donnez l'idée d'un slogan, et je vous en remercie : Vive les préjugés ! À bas les clichés !
– C'est complètement idiot, puisque c'est la même chose. Et je ne suis pas votre ami !
–Ah, on peut dire que vous me facilitez les choses, vous.
– Ce qui signifie ?
– Ce qui signifie que vous ne cessez de confirmer ce que je pense de vous et de me démontrer que j'ai raison d'avoir cette opinion de vous.
– Ne faites pas le malin, vous n'en avez pas les moyens.
– C'est vrai, je n'ai pas les moyens d'être malin, et de plus cela ne servirait à rien de l'être avec vous.
– Et pourquoi donc ? Vous me trouvez trop bête pour partager votre vision paranoïaque de l'histoire ?
– Je vous crois suffisamment intelligent pour croire parfois à ce que vous ne voyez pas, mais largement assez bête pour ne jamais croire ce que vous voyez.
– Ah ah ah ! C'est vraiment l'EHPAD qui se fout du CARE. Vous êtes incurable !
– Merci du compliment. Si guérir c'est vous ressembler, plutôt crever !
– En fait, vous êtes une caricature : le droitard dans toute sa splendeur. Prétentieux, arrogant, méprisant, sûr de ses valeurs, obtus, sans aucune compassion pour le genre humain, pour ceux qui souffrent…
– Ceux qui souffrent… J'imagine que vous avez à l'esprit vos éternels damnés de la terre, vos saints laïques, votre divin prolétariat ?
– Ah, ça vous défrise, qu'on se sente proche des petites gens, hein !
– Proche des petites gens, vous ? Mais quelle blague ! Vous ne les voyez pas, vous ne les connaissez pas, vous les créez, dans votre labo idéologique qui sent la mort et le goulag !
– Ça y est, c'est reparti avec les clichés.
– Ce ne sont pas des clichés. Quand vous vous désintéressez de vos prolétaires, sans doute parce qu'ils ne votent pas bien, vous allez en chercher à l'autre bout du monde et vous les façonnez à votre image.
– Nous essayons d'être en empathie avec nos frères humains, oui, et nous en sommes fiers.
– Empathie de Jean-Foutre ! Vous n'aimez pas les autres, puisque vous voulez qu'ils soient les mêmes.
– Je vous vois venir, avec vos arguments spécieux. La Gauche a toujours voulu le bien des peuples.
– Ça c'est vrai. Y compris en les colonisant.
– Et votre Église, elle n'a pas cherché à les convertir, peut-être, ces peuples que vous trouviez inférieurs ?
– L'Église, ce n'est rien du tout, si on compare avec les massacres de votre chère Révolution.
– MA Révolution ? Ah oui, c'est vrai que vous ne vous sentez pas républicain, vous !
– Oh si, par la force des choses, mais enfin, je ne suis pas comme vous dévotement attaché à cette révolution, c'est vrai.
– La Révolution a libéré le peuple, et ça ça vous embête, hein ! Vous préfériez les serfs et les privilèges attachés à une caste.
– Les castes… Vous voulez vraiment qu'on en parle ? Je vous préviens que ça ne vous sera pas fav…


À taaaaable !!! 

– …

Georges, tu es encore en train de parler tout seul ? Viens dîner, s'il te plaît, la soupe est servie ! 

– J'arrive, j'arrive ! Si on peut même plus discuter politique, maintenant… 

jeudi 30 août 2018

Au volant



Arrivé à 62 ans, il se découvrait soudain une séduction nouvelle, étrange, incompréhensible.

Au volant de son cabriolet Aston Martin DB11, il réfléchissait à ce curieux phénomène, quand le pneu avant droit éclata. Comme il roulait à 140 sur l'autoroute des deux mers, et qu'il était en train de doubler un camion, le choc fut si violent qu'il pensa un instant qu'il venait de rencontrer une belle brune à la voix rauque.


mercredi 29 août 2018

La Vacance de M. Hublot



Béa Salami : Y a eu un moment de radio… sans doute pour moi le moment de radio le plus fort que j'ai vécu, même en télévision, je veux dire, c'est-à-dire le moment de la surprise : le truc n'est pas verrouillé, c'est totalement sincère. Vous avez un homme qui dit, sincèrement : je peux pas continuer, je suis trop seul, je n'y arrive pas. 

Nicolo Demeuré : Je me demande d'ailleurs si c'est pas unique à la radio en tout cas, une démission… J'ai pas regardé… Moi en tout cas je n'en ai pas le souvenir, d'une démission de cette nature, faite avec une telle sincérité, et qui montre bien la puissance du direct également, l'agilité de la radio, pour pouvoir…

Béa Salami : C'était un moment de grâce ! C'était un moment unique !

Nicolo Demeuré : J'ai senti, dès le début de l'entretien avec Nicolas Hublot, que ce serait une interview particulière, parce que la première question portait sur l'été catastrophique sur le plan agressions, égorgements, assassinats, provocations, violence, problèmes de cohabitation, des records d'agressions… 

Béa Salami : Tout à fait. Tout le monde pense aux années 90 en Algérie… Tout le monde !

Nicolo Demeuré : La question était : Nicolas Hublot, pouvez-vous m'expliquer, rationnellement, pourquoi ce n'est pas la mobilisation générale ! Et il a répondu, de manière extrêmement sincère, non, je ne peux pas vous répondre, rationnellement, pourquoi ce n'est pas la mobilisation générale. Et dans ces moments-là, on se dit : tiens, à une question simple, une réponse directe… il se passe quelque chose !

Béa Salami : C'est vrai qu'on avait senti quelque chose de particulier, de différent, une colère froide ; il était en colère, mais à aucun moment, à aucun moment on a senti qu'il allait nous annoncer sa démission. Nous on l'avait invité parce qu'il y avait l'histoire des chasseurs la veille. Pour vous dire la vérité, la question : est-ce que vous restez, est-ce que vous êtes toujours utile, on allait la poser, on savait qu'on allait la poser à la fin de l'interview et on pensait qu'il allait nous dire oui mais je reste utile, etc. Pas une seconde on a imaginé ça ! Et on décide de remonter la question parce qu'on sent qu'il y a un tel moment de sincérité, on voit un Nicolas Hublot qui est au bord des larmes, sa voix est sourde…

Nicolo Demeuré : Son visage est fermé…

Béa Salami : Son visage est fermé, c'est pas du tout le Nicolas Hublot qu'on connaît d'habitude, et c'est vrai qu'on monte la question avant même de rentrer dans tous les… les questions chasse, agressions, armements, auto-défense, comités de vigilance, et tout ce qu'on s'était réparti. Et là, quelle ne fut pas notre surprise, – et d'ailleurs ça s'entend, moi je pose la question, je crois que je dis : « Mais vous êtes sérieux ? » – quelle ne fut pas notre surprise quand il dit : « J'ai décidé de démissionner », avec une voix grave ! Il n'avait pas prévenu son épouse, il n'avait pas prévenu le président de la République, il n'avait pas prévenu le Premier ministre, et moi je peux vous dire que juste avant d'entrer en studio, je discute avec son assistant, son bras droit, et je lui dis : mais enfin, il m'a l'air très en colère, il me dit, mais non, ça ira, il sait ce qu'il fait, vous savez, on obtient des choses, on avance petit à petit, donc même son assistant il ne lui avait pas dit cinq minutes avant…

Nicolo Demeuré : J'ai l'impression, je n'en sais rien, mais que là il va disparaître, en tout cas, là il nous l'a dit, et que c'est l'interview testament, en tout cas de cette partie de sa vie politique. 

Béa Salami : Je sais pas… Mais ce qui est sûr, et c'est très important, et même fondamental, est que Nicolas Hublot restera dans l'histoire comme le ministre qui a démissionné parce qu'il n'était pas fait mention du Grand Remplacement et de ses conséquences catastrophiques, pour le pays.

Nicolo Demeuré : Absolument ! Vous comprenez, nous, les journalistes, ça fait des années et des années qu'on essaie d'alerter les politiques à ce sujet, qu'on remue ciel et terre, par exemple, pour donner la parole à Renaud Camus, à Christine Tasin, à Millet, enfin à toutes les grandes consciences qui se dressent comme elles peuvent contre cet état de fait, mais…

Béa Salami : … mais y a rien, quoi, y a rien, et c'est désespérant. Le silence, le black-out total, le Grand Silence ! Alors quand on a compris que Nicolas Hublot en avait gros sur la patate parce qu'il ne pouvait rien faire, on a été, hein, Nicolo, on a été bouleversés, quoi. 

Nicolo Demeuré : En tout cas, je crois qu'il faut véritablement prendre date, si j'ose dire, avec ce qui s'est passé ce matin. Je crois vraiment qu'on a passé un cap, là. On peut parler d'histoire, avec un grand H.

Béa Salami : Tout à fait. On a eu la sensation de faire notre job, et ça, je veux dire, c'est juste énorme.

Nicolo Demeuré : Rationnellement, il n'a pas pu.

samedi 18 août 2018

L'étreinte


L'étreinte serait le premier et le dernier mot, le premier et le dernier geste. Quand elle pose ses mains sur mon dos, un bien-être profond m'envahit.

Certains font à tout propos des gestes immenses, et se trouvent fort démunis lorsque survient l'acmé du désir. Le souffle est une étreinte sans possession. D'autres ne bougent que d'un œil pour mener leurs troupes, et quand leur bâton se lève, on sait à quoi s'en tenir. Les propriétaires de chiens mal élevés sont mal élevés, comme les parents d'enfants mal élevés sont mal élevés ; ils ne comprennent donc pas du tout le problème que vous avez avec leur chien qui aboie continuellement, car ils n'entendent tout simplement pas l'aboiement continuel de leur chien, pas plus qu'ils n'entendent les cris de leurs enfants dans la piscine ou dans le wagon de train. Elle me dit : Je suis andalouse. Jadis, elle se serait contentée de dire : Je suis espagnole.

Elle appuie sur mon psoas, jusqu'à la douleur, et j'attends cette douleur avec une joie anticipée. Ses mains sont le visage de l'Andalouse. Si j'étais lettriste, tout serait plus simple. Les sentiments, c'est comme la direction d'orchestre.

Nous disions : « Je suis français. » Aujourd'hui, les gens sont savoyards, bretons, normands, ou marseillais. À l'autre extrémité, il y a ceux qui sont européens, et puis, bien sûr, ceux qui ne sont que des humains sans appartenance nationale, ceux du village global, les bidons-compatibles… Ces derniers, d'ailleurs, sont en passe d'être supplantés par les êtres-vivants, sans notion d'espèce, de race, de genre, ne parlons même pas de patrie.

L'Alcazaba, les palais nasrides, le Généralife, ses jardins, et le palais de Charles Quint constituent ce qu'on nomme l'Alhambra (Al-Ḥamrā signifie "la rouge"). Je suis allé là-bas, à Grenade, j'y ai passé deux jours, et je n'ai rien vu. Oh, j'ai pourtant ouvert mes yeux bien grands, et j'ai pris mon temps, mais, aurais-je pris huit jours pour visiter l'Alhambra que je n'aurais rien vu. Pour voir, il faut commencer par savoir. Pour être, il faut commencer par hériter. J'ai perdu la naïveté de mes vingt ans, quand, voyageant, j'avais l'impression de découvrir le monde, ou au moins des mondes. Je n'ai rien vu, alors, et je ne vois toujours pas, aujourd'hui. J'ai tourné mon regard vers l'intérieur parce que je savais être incapable de voir ce que je voyais.

Pour être il faut commencer par ne pas être soi-même, de la même manière que pour former son goût il faut commencer par ne pas en avoir ; pour être enfin français, il a fallu en passer par la négation de cette dette, de cet héritage, de ce legs et de ces rêves. Ça vient quand on ne s'y attend plus, parce que l'incroyable fragilité de tout cela ne nous apparaît que très tard. Alors qu'on pensait se mouvoir dans un convoi d'airain, on découvre que les liens qui nous retiennent sont si minces qu'ils en deviennent invisibles. Le père est depuis longtemps absent, et quant aux autres, on doute de leur existence.

À chaque étreinte nouvelle, le pacte semble se reconstituer instantanément, mais nous savons, désormais, qu'il s'agit d'une illusion. Il a fallu qu'une kiné andalouse appuie sur mon psoas gauche pour que comprenne que j'étais en train de mourir – et donc de vivre. Si j'étais lettriste, mes organes seraient autant de mots dont je ferais des poèmes, et je n'aurais pas à me débattre avec des phrases qui ne vont nulle part. Ne restent que les gestes avec lesquels nous avons voulu posséder ce qu'il est impossible de posséder : les autres ne comptent pas.

Faire des gestes infimes, au jardin, près des arbres et sous le regard des pies, car le silence est un seuil, et nous n'avons personne à embrasser, que les phrases et les odeurs. Même assis, sans paroles, je noie mon visage dans son souffle. Elle m'étreint et mon visage disparaît.

Mes bras sont douloureux, parce que j'ai volé de quatre à neuf heures du matin. Où es-tu ?

lundi 6 août 2018

« De qui se moque-t-on ? »



Nanard adore prononcer cette phrase. Il sent gonfler ses biceps. C'est une variante de la méthode Coué.

De qui se moque-t-on ? Mais de toi, bien sûr, et tu l'as parfaitement compris. Ce n'est pas la peine de faire semblant de poser la question, pour tenter d'offusquer la légitime humiliation qui devrait être la tienne, par ce pauvre geste de bravade. Oui, toi, c'est bien de toi qu'on se moque, et si l'on peut se moquer de toi, c'est pour une raison simple : c'est que tu permets qu'on se moque de toi. Qui permet encourage. 

Quand il a dit ça, le Français, il est soulagé, a alors l'impression qu'on se moque un peu moins de lui. Pourtant, c'est l'inverse : plus il profère ce genre de sentences plus le pouvoir et l'ennemi se moquent de lui. Je dois reconnaître que je les comprends : quand un peuple passe son temps à montrer qu'il est faible, sans défense, sans nerfs et sans mémoire, toutes les pulsions agressives alentour sont stimulées au centuple. 

Les « de qui se moque-t-on » comme les « pauvre France », les « on va dans le mur » et les « on marche sur la tête, là », ce sont des phrases qui sont faites pour être prononcées, pas pensées. La profération annule le sens.

Que le Souchien retrouve ses vieilles formules et ses vieux dictons serait une bonne chose si ce n'était pas une manière de façadisme langagier : les mots sont les mêmes, on les reconnaît, et pourtant, derrière, tout a changé, plus rien n'est pareil. C'est un corps énervé, c'est une âme inanimée, c'est un squelette en caoutchouc, c'est un peuple qui répète des syntagmes sans les entendre, pour celer son impuissance, cette agénésie qui lui gonfle la bouche. Ça manque d'épinards, Nanard !

dimanche 5 août 2018

Avenir lointain





« Je dus reconnaître que je n'étais pas capable
 de former un récit avec ces événements. 
J'avais perdu le sens de l'histoire, 
cela arrive dans bien des maladies. »  


L'avenir lointain ne m'a pas rattrapé, pas encore, mais il est là, tout proche ; je le sens, je le pressens, je l'entends, à l'extérieur de la demeure. Ce n'est pas l'Avenir-lointain de tout le monde, c'est mon avenir-lointain ; c'est le mien. Jusqu'à présent, j'ai réussi à le tenir à l'extérieur de moi ; j'ai les bras tendus et je le maintiens à distance. Vivre, c'est avoir les bras tendus devant soi. Mais j'entends son grésillement mat, son souffle, cette espèce de chuintement doux et inquiétant qu'il produit quand il veut que je sache qu'il est là. Tous les soirs, je ferme la maison, je ferme les volets, et je me dis qu'il va rester dehors, à attendre en vain. Il ne pourra pas entrer. Je ne le permettrai pas. Je me raconte que mon avenir-lointain a besoin de ma permission pour entrer en contact avec moi.

Comme il ne concerne que moi, personne ne le voit, personne ne l'entend, et, quand j'en parle, ils me prennent pour un fou. Mais lui et moi nous savons bien que nous ne sommes pas fous. Nous nous connaissons. Je pense qu'il m'a toujours connu, depuis que je suis sorti du ventre de ma mère, à la clinique des Hutins, mais moi, j'ai mis très longtemps avant de seulement soupçonner son existence. Depuis quelques années, je le reconnais sans difficulté : il m'a aidé à le reconnaître, il s'est présenté à moi, par petites touches. Petit à petit, il est devenu familier, et maintenant, je le fréquente, et je le connais assez bien, mon avenir-lointain. Il me ressemble énormément. Ce que j'ai compris, peu à peu, c'est que plus il me ressemble plus il est dangereux : le jour où l'on ne pourra plus faire de différence entre nous, ce jour-là sera mon dernier jour. 

Tous, ils disent : la mort arrive par surprise, et toujours au mauvais moment. Mais c'est faux. La mort s'annonce, elle ne cesse de s'annoncer (qu'est-ce donc que les maladies, qu'est-ce donc que le bienheureux et si indispensable sommeil, qu'est-ce donc que l'art ?). La mort est courtoise, et si elle nous paraît grossière, ou brutale, c'est uniquement parce que nous l'ignorons, que nous ignorons les signes qu'elle émet en permanence. Car la mort nous parle constamment. Il suffit de prêter l'oreille. Mais combien d'entre nous veulent l'entendre ? Combien d'entre nous prêtent l'oreille à leur avenir-lointain ?

Pourquoi les autres croient-ils ne jamais voir l'Avenir-lointain ? Parce que, voyant seulement le leur, ils s'imaginent qu'ils se trompent, ils pensent qu'il s'agit d'un mirage : si les autres ne le voient pas, c'est qu'il n'existe pas. Leur erreur vient du fait qu'ils croient que l'avenir-lointain est un bien commun ; or le bien commun est ce que vous partagez avec vos contemporains : si vos contemporains n'ont pas connaissance de ce bien commun, c'est qu'il n'existe pas. Ce sont les prémisses de leur raisonnement, qui sont fausses. L'avenir-lointain n'est pas un bien commun, c'est un bien propre, impartageable, dont la connaissance ne se transmet pas. C'est la vie, qui est une illusion collective. La mort est la seule réalité. C'est le présent qui n'existe pas, et c'est l'avenir qui est notre vérité. L'avenir-lointain est ce point tout puissant à partir duquel notre vie est organisée, auquel elle est arrimée. À notre naissance, l'avenir-lointain s'active, et l'élastique se tend : le temps, alors, est créé (nous vivons à l'envers). On sait que le temps est institué pour telle personne à l'instant même où cette personne crie : car, à cet instant précis, elle sait ce qu'il en est, elle voit le terme, qu'elle oubliera aussitôt que son cri cessera.

Qu'est-ce que le temps ? C'est la distance qui sépare un homme de son avenir-lointain modulée par la conscience des répétitions. Cette distance décroît irrémédiablement, tout au long d'une vie humaine. Cela nous le savons. Ce que nous ignorons, c'est la vitesse à laquelle cette distance décroît. Cette vitesse n'est pas uniforme, car l'homme est un être gouverné par le rythme. Elle est souvent très faible, presque inexistante, puis elle a des accélérations foudroyantes ; et même des pauses. C'est un peu comme dans la musique polyphonique : toutes les voix n'avancent pas à la même allure ; il y a des voix rapides, des voix lentes, des voix régulières, des voix irrégulières, des voix syncopées, des voix morcelées, mais toutes, elles avancent et s'acheminent vers le terme. 

« Veillez donc, puisque vous ne savez ni le jour, ni l'heure. » Jésus s'adresse à des hommes, donc à des êtres qui ne peuvent entendre leur avenir-lointain, obsédés qu'ils sont par les rythmes qu'ils produisent. Savoir le jour et l'heure où le Seigneur viendra, c'est savoir écouter simultanément toutes les voix qui en nous avancent à des vitesses différentes. La voix du sang, la voix des générations, la voix de la race, la voix des nerfs, la voix de l'âme, la voix de l'amour, la voix de la terreur, toute cette polyphonie grouillante parle en nous constamment. Mais qui se soucie encore de polyphonie, de nos jours ?

Y a-t-il une différence entre le Seigneur et notre avenir-lointain ? Oui, il y en a autant qu'entre le Commencement et la Fin. Mais la faculté de discerner la fin du commencement n'est pas donnée à l'homme. À la fin, jour et nuit se confondent, silence et musique sont une seule et même chose. On peut enfin baisser les bras et se ressembler parfaitement.


samedi 4 août 2018

Fulgator


Comme un condamné à mort qui, fatigué, irait s'asseoir sur la chaise électrique, la guêpe se pose sur la bombe anti-guèpes et anti-frelons "foudroyant".




mardi 31 juillet 2018

« Démolir le patriarcat »



Jadis, on disait "débiles", "tarés", "cinglés", "givrés", "crétins", "abrutis", "minables", "escrocs", mais il faut à l'évidence inventer des mots neufs pour désigner les "artistes" inédits qui se produisent dans cette poubelle à concepts subventionnée qu'est devenu le festival d'Avignon. Les pauvres insultes que nous avons à notre disposition ne peuvent convenir pour parler de ces mabouls à tampon, qui dansent sur leur tas de merde avec un tel aplomb que les lapider de sarcasmes et d'invectives ressemble à de la complaisance.

Entre bêtise et vomi, entre ordure et imbécilité, entre couillonnade et ineptie, entre sornettes et boniments, entre conformisme coté en bourse et niaiserie à injection, le public d'Avignon ne choisit pas, il se tape la cloche comme un pacha sénile, avale goulûment l'immonde cliche qu'on lui inflige par tous les orifices. Ce n'est plus une déroute, c'est une débâcle, c'est un naufrage, ce n'est plus la défaite de la pensée, c'est le saccage de l'intelligence et de l'art, c'est un crachat sur le goût et l'innocence, c'est un jet d'acide sur le visage de la civilisation, c'est un étron fumant sur la beauté, et c'est l'art théâtral coulé dans le béton du bidon-ville planétaire qui chaque été vient poser son gros cul dans la cité des papes. Au buffet d'Avignon, c'est crotte à volonté, M'sieurs-Dames !

On pensait naïvement que le temps de ces âneries était définitivement passé, que le genre de spectacle qu'offre Phia Ménard appartenait à la préhistoire de la société du Spectacle intégré, qu'un peu de goût, de décence commune et de talent étaient revenus parmi nous. Las, il nous faut déchanter, et prendre la mesure du désastre : quand une Marlène Schiappa est au gouvernement et que celui-ci propose un poste de secrétaire d'État à Djamel, il ne faut évidemment pas s'attendre à un renouveau de la création théâtrale ou chorégraphique. Jean Vilar, tu peux crever une deuxième fois, Py s'astique sur ton cadavre genré après t'avoir mis une plume dans le cul. Même mort, tu leur serviras de caution républicaine, à ces fumiers.

« Font pitié ! », qu'on dirait, si ces enflures n'étaient pas si puissantes. Mais comme elles mènent le navire, pompent toutes les subventions et donnent le la, il faut les insulter sans relâche. 

lundi 30 juillet 2018

À votre bonne santé, jobards !



Aujourd'hui, je me contenterai de recopier cette page toute récente du journal de Renaud Camus, qui me paraît essentielle.

***

Plieux, dimanche 29 juillet 2018, minuit. Pierre attire mon attention sur un texte de Bernanos, “L’émancipation par le crématoire”, paru dans L’Intransigeant du 9 mars 1948, et recueilli dans Français, si vous saviez (Pléiade, Essais et écrits de combat, t. II, pp. 1209-1210). En effet, cet article est très étroitement en liaison avec mes préoccupations. Je le recopie ici, en entier pour la bonne compréhension, mais en mettant en italique ce qui paraît se rapporter le plus exactement à mes vues sur le remplacisme global et la Matière Humaine Indifférenciée (et aussi sur l’inscription de l’univers concentrationnaire dans l’ensemble du mécanisme) :

« Avant de quitter son poste de chef d’état-major de l’armée américaine, le général Eisenhower vient de fournir au Congrès un rapport final qui est une sorte de testament militaire. On y lit :

« “Nous nous trouvons chaque jour plus exposés aux armes offensives qui seront engagées dans les guerres futures. Des millions de citadins se verront condamnées à mourrir de faim en quelques semaines si le système de transports était désorganisé… Une attaque contre quelques centres d’industrie lourde suffirait à disloquer notre vie nationale… ”

« Telle est donc l’espèce de sécurité que donne la civilisation moderne, ou du moins ce qu’il est convenu d’appeler de ce nom ; et qui n’est que l’absorption de toute la civilisation humaine par la Technique. Les moyens de détruire se perfectionnent tous les jours, et le monde moderne, dans sa prodigieuse inconscience, se fait de plus en plus vulnérable. C’est qu’il ne veut connaître, en effet, que la Technique, et la Technique ne connaît que le rendement. Puisque la concentration est favorable au rendement, le monde moderne, bon gré mal gré, sera concentrationnaire. Il ne saurait être question, pour lui, de sacrifier le rendement de la Machinerie à la sécurité des hommes, car la valeur de la machinerie ne cesse de croître, au lieu que celle du Matériel humain s’avilit.

« On voit dès lors ce que signifie réellement dans la bouche des gens de gauche, et dans celle de leurs parasites démocrates-chrétiens, plus méprisables encore, le mot d’émancipation des masses. Prétendre qu’un monde concentrationnaire sera favorable aux masses est une énorme bouffonnerie. Pour la Technique, en effet, le déplacement de millions de tonnes de terre ou l’anéantissement de millions de vies humaines sont de problèmes également faciles à résoudre. Jouissez donc de votre reste, imbéciles ! Fourrez-vous-en des grèves jusque-là, idiots ! Vous vous glorifiez naïvement du nom de travailleurs. Mais tout le gigantesque effort de la civilisation moderne n’a précisément qu’un but : réussir finalement à se passer de votre travail, pauvres jobards !

« Lorsqu’en certains points de la planète, judicieusement choisis pour la construction d’immenses centrales d’énergie, quelques milliers d’hommes spécialisés suffiront à contrôler tout le mécanisme de la gigantesque usine universelle, vous aurez fini de rigoler, vieux frères.

« Trente millions de travailleurs, ça fera tout juste deux millions de tonnes d’os et de viandes, sans compter le poil ; on vous liquidera au poids, citoyens. Et comme les chimistes, en ce temps-là auront depuis longtemps trouvé la formule d’aliments synthétiques, on ne vous fera même pas l’honneur de vous mettre en conserves. L’émancipations des masses s’achèvera dans les crématoires électriques.

« À votre bonne santé, camarades ! »

Voilà qui rappelle singulièrement, ou plutôt qui annonce, bien entendu, ma formule selon laquelle le remplacisme global ce sont Les Temps modernes, plus Métropolis, plus Soleil Vert ; et qui éclaire d’un jour inédit ma “querelle” avec Finkielkraut sur la place de l’univers concentrationnaire nazi dans le concentrationnisme global, qu’il veut unique et que j’estime centrale. 

dimanche 29 juillet 2018

L'effet Facebook



Cinquante terroristes prennent le bus (chacun prend un bus différent) en même temps, avec chacun une bombe qu'ils veulent faire exploser en même temps. L'heure fatidique arrive, mais chacun d'entre eux veut d'abord observer sur Facebook l'effet dévastateur créé par les attentats commis par ses complices, si bien que, chacun attendant de voir sur Facebook l'effet du premier attentat, ces attentats ne se produiront jamais.

vendredi 27 juillet 2018

Pratique !


Le plastique… C'EST PRATIQUE !
Les assiettes en carton… C'EST PRATIQUE !
La bagnole… C'EST PRATIQUE !
L'avion… C'EST PRATIQUE !
Les plats surgelés… C'EST PRATIQUE !
Les fast-food… C'EST PRATIQUE !
Les T-shirts… C'EST PRATIQUE !
Le PVC… C'EST PRATIQUE !
Les maisons préfabriquées… C'EST PRATIQUE !
Le TGV… C'EST PRATIQUE !
Internet… C'EST PRATIQUE !
Le mail… C'EST PRATIQUE !
Le Bic… C'EST PRATIQUE !
La tondeuse à gazon… C'EST PRATIQUE !
Les serviettes en papier… C'EST PRATIQUE !
Les mouchoirs jetables… C'EST PRATIQUE !
Les jeans… C'EST PRATIQUE !
Le cocotte-minute… C'EST PRATIQUE !
Le téléphone portable… C'EST PRATIQUE !
La PMA… C'EST PRATIQUE !
L'avortement… C'EST PRATIQUE !
Les musées virtuels… C'EST PRATIQUE !
Wikipedia… C'EST PRATIQUE !
L'hydro-glisseur… C'EST PRATIQUE !
La crémation… C'EST PRATIQUE !
Les cercueils en carton… C'EST PRATIQUE !
Le lait en poudre… C'EST PRATIQUE !
Le mp3… C'EST PRATIQUE !
Les robots… C'EST PRATIQUE !
Les voitures autonomes… C'EST PRATIQUE !
Le Wi-FI… C'EST PRATIQUE !
Les algorithmes… C'EST PRATIQUE !
Les pianos numériques… C'EST PRATIQUE !
La baisse des exigences à l'école… C'EST PRATIQUE !
La main d'œuvre immigrée… C'EST PRATIQUE !
Le métissage… C'EST PRATIQUE !
La stérilisation… C'EST PRATIQUE !


jeudi 19 juillet 2018

… qui reste verbale.



Un lecteur français aux toilettes, ses habitudes interrompues à la mort de Victor Hugo, lit Mallarmé, ou plutôt essaie de le lire, ne peut que se déconcerter, car il y voit très mal. À la radio, Hugo, dans sa tâche mystérieuse, rabattit toute la prose, la troisième ballade de l'opus 118 de Brahms, philosophie, éloquence, histoire, au vers. Par la fenêtre ouverte, et, comme il était le vers personnellement, les cigales assourdissantes, il confisqua chez qui pense, discourt ou narre, presque le droit à s'énoncer, un marteau-piqueur et les oiseaux. Arrivé au passage central de la Ballade, monument en ce désert, avec le silence loin, il en perd le fil, dans une crypte, n'arrive plus à en suivre les contours, la divinité ainsi d'une majestueuse idée inconsciente, les cigales ont pris le dessus, à savoir que la forme appelée vers, aidées par les oiseaux et le marteau-piqueur, est simplement elle-même la littérature.

Que vers il y a sitôt que s'accentue la diction, les tierces et les sixtes, rythme dès que style, on met la pédale, le vers, je crois, avec respect, les deux, attention à ne pas noyer la main droite, et attendit que le géant qui l'identifiait à sa main tenace, cette main gauche trop puissante et plus ferme toujours de forgeron, mais il n'entend pas, toute la langue, ajustée à la métrique, il devine seulement, et ça va revenir, y recouvrant ses coupes vitales, le staccato s'évade, vient à manquer, les accords bien pleins, selon une libre disjonction aux mille éléments simples, le petit doigt solide, pour, lui, se rompre, pas trop de pédale, et, je l'indiquerai, voyons, ne pas tomber sur les basses, pas sans similitude avec la multiplicité des cris d'une orchestration…

En sol mineur

mardi 17 juillet 2018

Deux textes, après la "fête" de la Coupe du monde



D'abord, un prodigieux texte du célèbre Ulysse Lorn.


Partout sur le territoire, les mêmes scènes de pillages, de razzias, d'affrontements avec les forces de l'ordre, de destructions de biens, de saccages de magasins, de logements, de voitures, des rixes, agressions, vols, viols...

Aux yeux sidérés du monde entier, la France d'après a montré son visage de brute épaisse équatoriale montée sur Nike-Air avec sourates incorporées en écriture inclusive. Et comme de coutume, dans cette dystopie super-discount qui est désormais la nôtre, les médias officiels parlent aujourd'hui de "liesse", de "joie populaire", et de "célébration" émaillée de "quelques incidents"... Oh trois fois rien. Presque rien. On sent bien une petite gêne en bas à droite, un truc lancinant, ça grince un peu à Vivre-Ensemble-Land, mais heureusement la fête n'a pas été gâchée. Kevin-Marcel N'Ghanna Diop et Youssouf-Henry M'Giclo-Dan-ta-fass ont tout de même porté fièrement les valeurs républicaines, porté haut le drapeau tricolore, chanté bien fort la Marseillaise, et c'est tout ce qui compte.

En tous cas, pour Marie-So Loft-à-Soho et Mouloud Bien-intégré, c'est l'essentiel. C'est la France qu'on aime, c'est la France qui gagne, c'est la France qui te nique ta race, compagnon.
Trêve d'ironie. Ce serait une grave erreur de croire que ces exactions monstrueuses sont "gratuites" ou bien qu'elles ne seraient que le symptôme insignifiant d'une sauvagerie aveugle désindexée de tout sens profond. Que ce serait juste un prétexte.

En vérité, ces "manifestations" sont bien des témoignages de joie : la joie toujours obombrée de cruautés par laquelle s'affirme la victoire définitive d'un peuple sur un autre. Comme dans les récits de l'ancien monde, la peuplade barbare, une fois après avoir pillé la cité, la brûle et son incendie authentifie son triomphe. 

La cendre fixe les récits.

En l'occurrence, la destruction est tolérée par les administrateurs impériaux qui se servent de ce processus de submersion démographique et de colonisation car il les arrange dans la perspective plus globale de la désaffiliation technicienne de l'homme. L'homme européen, par son caractère racé, résiste un peu trop à la réduction physicaliste, il faut en finir avec lui.

Pourquoi pas le noyer avec des hordes d'Africains qui prétendent risquer la noyade ? Hum... Pas bête. Drôle en plus. Cette nuit, donc, avec l'aval de la techno-oligarchie mondialisée dont elle n'est qu'un protectorat, l'Union Panafricaine d'Europe de l'Ouest a célébré la victoire de son équipe et a chanté la mort du peuple français. L'ironie cruelle (et l'originalité historique) est ici que ce chant se réclame des valeurs mêmes du peuple vaincu, qu'il annonce que le drapeau du perdant est en fait le sien, que l'histoire du terrassé stupéfait n'est pas différente de la sienne... En une effroyable escroquerie, le 21ème siècle aura eu inventé l'usurpation d'identité à l'échelle d'une nation. L'oncle d'Amérique appelle Monsieur François à Paris et c'est Mamadou qui répond. Mais attention, Mamadou est bien le vrai Monsieur François et le type qui gueule ligoté dans le placard n'est qu'un clodo un peu fou qui squattait là par hasard.

Pas d'inquiétude, il n'en a plus pour longtemps de toute manière, à force de ruminer son malheur il finira par s'étouffer avec sa langue étrangère pleine d'inintelligibles "Mademoiselle", de "race", de "vasque et de haute terrasse", de "je vous en prie Monsieur, après vous"... Et puis... Mediapart sera toujours là pour le dénoncer au fisc.

Bien plus inquiétante que la passivité résignée qui fait liturgiquement suite aux attentats mahométans, cette ferveur exaltée qui succède aux témoignages éclatants de la conquête. Plus désespérante que la tristesse et l'impuissant chagrin des endeuillés, cette débauche furieuse de vulgarité contente des envahisseurs et de leurs vassaux, cette captation d'identité par et dans la vomissure joyeuse - ce crachat heureux sur la face du vieillard désarmé. Cette nuit, la bataille du Nom s'est une fois encore montrée dans sa nudité : ces gens qui osent se revendiquer de la France, de son drapeau, de son histoire, alors que tout dans leurs faits et gestes en constitue la négation, le rejet et la marque de mépris, ces gens sont des ravisseurs et des usurpateurs. Certes. Mais comme la législation prévoit que passé un certain délai, l'usage de la chose finit par donner des droits sur elle, en l'occurrence, la passivité révoltante des anciens Français est l'accusatrice véridique de leur lâcheté face à ces colonisateurs bien installés. Il ne sert de rien de vouloir leur reprendre un nom qui de fait leur a été cédé sans résistance, il ne sert de rien de vouloir leur arracher un drapeau qui en acte leur a été donné, il ne sert de rien de prétendre s'insurger alors qu'il n'y a pas d'insurgés, de se battre alors que personne n'est prêt à mourir, de reconquérir alors qu'il n'y a pas de conquérants et que Marie-Alix trouve que dans le fond il n'est pas si mal que ça ce "M'Babakar n'golo mwaka"....

Cette guerre est déjà perdue qui n'a pas été menée. Lorsque des millions de jeunes "Français" s'enthousiasment sincèrement pour des brutes d'Afrique de l'Ouest, c'est que nous n'assistons plus à la destruction de la France : nous sommes actuellement aux Pompes Funèbres et nous négocions le prix du cercueil. Cette césure, c'est pour toujours. Ce seuil est constant - il ne sera plus jamais franchi en sens inverse.

Si par miracle la France était un jour restaurée, elle ne pourrait pas repartir du point qui précéda sa colonisation par l'Union Panafricaine d'Europe de l'Ouest, elle ne pourrait qu'en authentifier le poids historique, la réalité. Il faut donc bien l'admettre : ces gens venus d'ailleurs sont réellement à l'image de la France contemporaine, et nous sommes donc, nous, ceux que la fête fait pleurer, des descendants d'Anciens Français, un peuple qui, il y a beau temps, habitait cette terre. Minoritaires, persécutés physiquement et moralement, passifs et maintenant tout à fait vaincus. On nous a pris nos terres, nos femmes, notre langue, nos symboles, notre drapeau, nos institutions et notre nom. Nos parents ont donné l'hospitalité à nos ravisseurs, ils ont payé les preneurs d'otages et nous ont enjoints de les traiter comme des frères. En bout de chaîne, chaque "Allez les Bleus" n'est donc rien d'autre qu'un "Hourra ! On crève !"...

Notre condition est d'ores et déjà celle d'exilés, de marginaux et de pourchassés. Des gens qui doivent se sauver pour pouvoir se sauver. Je ne sais pas quelle identité sera la nôtre, ni même si tout ceci n'annonce pas une extinction physique pure et simple. Je suis cependant sûr d'une chose : l'Histoire ne connaît que l'effectivité, elle n'a que faire des poses et des discours. Elle ne change de direction qu'au prix du sang versé. Ici et maintenant, "ils" sont la France, et ils sont les champions. C'est vrai. Mais s'ils ne méritent pas le nom de "Français" parce qu'il n'y entendent rien, nous qui y entendons quelque chose ne le méritons pas plus qu'eux puisque nous ne l'avons pas défendu... Qu'au moins cette lâcheté ne se donne pas la mine d'être une forme quelconque de résistance. Et que cessent pour de bon les imbécilités au sujet des divergences de "lignes" politiques nationalistes, ces cache-misères de l'aboulie honteuse et du consentement à l'africanisation. Ce serait bien le moins. Laissons-leurs donc ce nom et cette histoire pour nous achevée désormais et qu'ils prolongent de leurs cris d'animaux ; nous n'avons plus d'autre choix que d'être les guetteurs d'un autre possible, les acteurs d'une autre légende, celle de la diaspora des descendants de l'Ancienne France. Je suppose que nous ne gagnerons jamais la moindre coupe du monde et que nous ne serons jamais les champions de rien.
Du moins nous sera-t-il épargné la honte, si nous survivons ailleurs, d'avoir à faire comme si le trophée qui dit notre indignité était un symbole de triomphe et de fraternité.

***

Et puis, sur le même sujet, celui de Bruno Lafourcade.


C’est bon, on a compris : vous avez gagné, racailles – et nous avons perdu. Vous êtes la Nouvelle-France, et nous sommes les Vieux-Français. Ce pays, il est à vous : faites-en ce que vous voulez, dépouillez-le, pillez-le, videz-le, ce n’est jamais qu’un supermarché qui vous a donné une carte d’identité. Volez, violez, saccagez, attaquez à huit contre un : vous n’êtes bon qu’à ça – vous avez la razzia dans l’âme. Allez-y : servez-vous, blédardisez-le, faites-en le tiers-monde d’où vous venez, brûlez-le, et ruinez jusqu’à ses ruines. Vous êtes la Nouvelle-France, nous sommes les Vieux-Français : avant vous, nous ne criions pas quand nous étions heureux, notre musique n’était pas vos youyous, nos jeûnes n’étaient pas les vôtres. Nous aimions les visages, et nous aimions les regards ; nous représentions Dieu, et nous représentions les femmes ; nos joies n’étaient pas vos cris et vos pillages n’étaient pas dans nos mœurs ; nous aimions la beauté, et vous êtes laids.

Mais c’est fini : votre laideur a triomphé, vous êtes la Nouvelle-France. Chaque voiture brûlée, chaque attaque de pompier, chaque insulte, chaque viol, a été une défaite de plus. Nous avons eu le tort de confier notre destin à des salauds qui vous ont laissé nous envahir. Maintenant, c’est trop tard : vous avez gagné – plus rien n’est à nous. Alors, nous vous la laissons, notre patrie, avec vos cris, vos crimes, votre crapulerie, votre puritanisme de sous-développés, votre illettrisme, votre barbarie, vos mœurs crétines, vos djellabas de mon cul, votre Coran de mes couilles, votre connerie de ramadan, votre haine des juifs, des femmes et des chiens, vos combines de petits salauds, vos mauvais coups, vos deals de coins de rue, vos joints de bas d’immeuble, votre absence d’honneur, vos mensonges, vos vanités et votre lâcheté – vous avez gagné.

Nous avions une patrie, nous vous avons laissé la prendre. Trop de points-retraite, trop de vie à crédit, trop de confort, de mesquinerie et de compromis petit-bourgeois : nous avons été vaincus sans combattre – il est trop tard, désormais, tant pis pour nous. Et tant pis pour vous : votre Nouvelle-France, nous vous la laissons, elle n’est pas à nous, nous n’en voulons pas. Vous y serez seuls – avec les ailegébétéculs, les gays noirs en collants et les non-binaires aux yeux fixes de sardines à l’huile ; avec les Femen, les Schiappa et les désertées du Points G ; avec les fanatiques du tri sélectif et les végans hallal-compatibles ; avec les antiracistes arcs-en-ciel et les mielleuses d’Eurovision – avec tous ceux qui vous ont tant aimés, et nous ont tant haïs. Arrangez-vous entre vous : on va bien rire – ce sera notre seule joie. Vous avez mille ans pour égaler Chartres, Couperin, Pascal, Renoir et Proust – mille ans pour mourir. Nous, c’est fini, nous retournons à nos jardins – et ne vous en approchez pas : nos fusils ne sont pas en bois et nos chiens ne sont pas végans.